Lundi 14 mai 2012
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II
(Poème sur papier banderole)
Le texte suivant est censé se présenter sous la forme d’une colonne, à la manière d’un papier banderole (ou d’une liasse de papier carte bleu). La technique étant ce
qu’elle est (et celle-ci ne devant à aucun prix prendre le pas sur mon travail d’écriture), je ne suis pas parvenu à formater le texte comme je le voudrais. Je m’en excuse, et prie le lecteur de
l’imaginer tel que je le lui ai dit, sous la forme d’un bref et étroit entrefilet sur lequel se refermeraient les deux autres pans de tableau de ce triptyque.
Si je t’écris ces mots, ô ma douce ma promise, sur ce papier banderole recouvert de données, c’est pour te donner l’heure et la date précise où tu devrais paraître selon
tous mes calculs, j’en ai fait des milliers, des centaines sur les murs, c’était pour vérifier, c’était pour être sûr, que tu serais bien là où je l’avais prévu, ô ma belle inconnue, ma variable,
ma concise, toi que je n’ai de cesse que de recalculer, depuis que je t’ai vue dans la salle des machines, si belle et désirable devant la photocopieuse, j’en ai failli tomber à la renverse, tu
sais, quand je t’ai vue, tu étais dressée là, dans ce joli tailleur, et j’ai d’ailleurs renversé tout le contenu d’une plante verte sur la moquette, et alors tu m’as vu, et tu as dit : « Laissez,
le service de nettoyage s’en chargera… », et alors moi j’ai cru que j’allais me décomposer, parce que je me disais que tu parlais de moi, et je me voyais m’en aller, en morceaux de terreau, avec
les miettes et la plante verte, et c’est pourquoi depuis je graffite sur les murs, et c’est pourquoi depuis je ne pense qu’à toi, à savoir où tu es, dans quel service tu travailles, à quelle
heure tu déjeunes, mais j’ai eu beau chercher, je ne t’ai pas trouvée, et il a bien fallu que je reprenne mon travail, ô ma belle inconnue, mais depuis ma précieuse ce n’est plus comme avant,
depuis que je t’ai vue sans arrêt je compile, les programmes que je crée sont tous remplis de toi, mes procédures te traquent, mes algorithmes te poursuivent, les variables que j’invente te sont
toutes dédiées, à tes jours de présence, à tes passages dans le couloir, à tes incontinences, mes constantes te mesurent, les boucles que j’établis reviennent toutes à toi, mes variables
s’incrémentent au moindre de tes sourires – et si besoin te complimentent–, consignent tes repas, recalculent l’équilibre diététique de chaque plat, tout est réglé sur toi, ô ma belle inconnue,
tout est indexé sur le moindre de tes mouvements, mes machines tournent sans cesse pour savoir où tu es, calculent d’hypothétiques trajets, supputent des points de rencontre, les chances que tu
as de sortir à tel moment de ton bureau, de te rendre jusqu’aux ascenseurs, de t’arrêter en chemin à la cafétéria, tout est passé au crible par mes ordinateurs, puis imprimé ensuite sur du papier
banderole, il en sort de partout, qui envahissent mon bureau, des centaines d’imprimés qui se déroulent sur le parquet, recouvrent peu à peu les tables, se glissent par les embrasures, serpentent
dans les couloirs, et finissent par passer sous les portes coupe-feu pour investir chaque recoin, toutes les cages d’escaliers, les salles de réunion, avant de redescendre jusqu’à ton étage pour
atteindre ton bureau et t’enserrer ta gorge – ô ma belle inconnue–, tant je ne brûle pour ma part que de t’étreindre les bras, et que je n’y parviens pas.
Panneau précédent : Triptyque des télécommunications (I)
Tableau suivant : Triptyque des télécommunications (III)