Le boldu

Le boldu

« Le boldu croît naturellement dans les forêts du Pérou. Il n’a point encore été apporté en Europe mais il est probable qu’on pourrait l’y cultiver, avec quelques précautions » Encyclopédie méthodique d’agriculture, 1791


Sur le postmodernisme (part.1)

Publié par le boldu - blog littéraire sur 26 Novembre 2015, 14:04pm

Catégories : #Pensées

Le romancier et théoricien Umberto Eco explique son idée de postmodernisme comme une sorte de double-codage : « Je pense à l'attitude postmoderne comme celle d'un homme qui aime une femme très cultivée et sait qu'il ne peut pas lui dire « Je t'aime follement », parce qu'il sait qu'elle sait (et qu’elle sait qu'il sait) que ces mots ont déjà été écrits par Barbara Cartland. Pourtant, il y a une solution. Il peut dire « Comme Barbara Cartland aurait pu le dire, je t'aime follement ». À ce point, après avoir évité la fausse innocence, après avoir dit clairement qu’il n'était plus possible de parler innocemment, il va néanmoins dire ce qu'il voulait dire à cette femme : qu'il l’aime à un âge où l’innocence est perdue ».

Je trouve cette citation de Umberto Eco particulièrement éclairante. Le postmodernisme est défini en général comme une sorte d’ironie, de second degré, de distance que l’on aurait aux choses, et qui ferait que l'on n'a plus au vingtième siècle le cran de se jeter à cœur perdu dans la poésie ou le lyrisme au premier degré (C'est une discussion que j'ai eue maintes fois avec D.). David Foster Wallace l'évoque dans un article paru en 2014 (Irony is ruining our culture – article posthume) Il me semble que cette idée d’innocence perdue est à double tranchant. Qu’est-ce qui peut bien nous permettre de dire que l’innocence a été perdue ?... A priori, dans la bible, nous l’avons perdue depuis longtemps, puisque Adam croque dans la pomme d'après la Genèse et qu’Eve est tentée par le serpent. Pourquoi l’aurions-nous perdue davantage aujourd’hui ?... La réponse qui est unanimement invoquée par les hommes de culture est : la Shoah, l'industrialisation de la mort – l'extermination de l'homme par l'homme. C’est elle qui aurait tué la poésie (cf. Adorno), et c’est elle encore qui nous fait dire parfois que les hommes sont capables du pire, en se comportant de façon plus abjecte que les animaux. Mais pourquoi l'innocence aurait-elle été plus irrémédiablement perdue par les hommes du vingtième siècle?... Je pose la question « en toute innocence », comme quelqu'un qui ne voudrait pas forcément répéter ce qu'on lui assène. Je n’ai pas de réponse tranchée. Il me semble que ceux qui ont connu la seconde guerre mondiale sont plus prompts à se rallier à cette idée. Il y a là peut-être un commencement de questionnement, pour ceux qui prennent le postmodernisme pour un fait accompli, et son idée maîtresse selon laquelle tout a été dit comme une sorte de credo incontournable. La possibilité de renouer avec une certaine forme de lyrisme apparaît désormais à tous comme réactionnaire (et la poésie comme ringarde). Il semble pourtant que ce postulat de la mort de l'innocence n'est héritée d'aucune expérience propre. On nous l'impose. Ceux qui naissent aujourd'hui, ou ceux qui naîtront demain, n'ont pas de raison empirique de croire qu'ils ont jamais été innocents, ou qu'ils ont perdu cette innocence. Bien au contraire, cette innocence, elle leur est acquise de facto, par le biais de l'enfance, et je me demande si elle n’est pas tout simplement l’expression de ce que chacun, né à son tour dans son époque, porte comme regard sur le monde – avant que le prisme culturel de la Shoah ou de l’extermination barbare de l’homme par l’homme n'ait été apposé dessus.


Suivant : Le postmodernisme en littérature (part.2)

L'émiettement du monde (part.3)

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