Le boldu

Le boldu

« Le boldu croît naturellement dans les forêts du Pérou. Il n’a point encore été apporté en Europe mais il est probable qu’on pourrait l’y cultiver, avec quelques précautions » Encyclopédie méthodique d’agriculture, 1791


Sur le postmodernisme (part.3)

Publié par le boldu - blog littéraire sur 7 Janvier 2016, 14:12pm

Catégories : #Pensées

« Avant-gardes, etc. C'est très mal pensé, tout ça. Il y a eu une nécessité incontestable. Il a fallu se mettre à la hauteur de l'illisibilité du monde et, se faisant semblable à ce qu'on décrit, faire des livres illisibles. Finnegans Wake, Cantos, un peu Céline (les Guignol's Band). A chercher : pourquoi, alors que le monde continue à éclater, alors que son illisibilité s'accentue, que les dépressions se multiplient, qu'il devient de plus en plus fou, pourquoi donc la désirabilité de l'illisible disparaît, même chez ceux qui l'aimaient vraiment ? Pourquoi une recomposition paraît possible, qui ne serait pas falsification ? Pourquoi un certain type de « roman classique » peut à nouveau être écrit ? »

Philippe Muray

Il existe une idée reçue en littérature sur laquelle je voudrais revenir pour clore mon développement. L'idée que l'on ne peut contenir le monde dans une oeuvre d'art, parce que l'unité de celui-ci aurait été cassée (entre autres par les exactions du XXème siècle), et que de vouloir essayer d'avoir une démarche « démiurgique » (en matière de création) reviendrait à vouloir recoller les morceaux d'un puzzle depuis longtemps éparpillé. Je suis d'accord d'un point de vue esthétique. Mais un peu moins d'un point de vue humain. Cela revient à asséner (cf. part.1) à des générations qui n'ont pas forcément connu l'holocauste (ou les camps d'extermination staliniens) que le réel ne peut pas être abordé autrement que par le prisme trompeur du virtuel ou la démultiplication des points de vue. (Or, ce n'est pas le monde qui est désenchanté, ce sont, peut-être, les artistes.) Je ne suis pas d'accord avec cette idée chère à Magris et à Eco – des gens que j'estime par ailleurs au plus haut point. Je pense qu'il est difficile de contenir le monde dans une oeuvre d'art, mais pas impossible. Je crois que c'est cette difficulté qui fait que l'on présente l'entreprise désormais comme désespérée. Mais de tout temps, a-t-il jamais été facile de contenir le monde dans les arceaux de la fiction ?... Le monde n'a-t-il pas toujours été complexe, difficile à appréhender dans son entier, et l'oeuvre d'art n'est-elle pas que la tentative de le contenir dans les rets d'une subjectivité ? Je ne prétends pas qu'il soit aisé de faire œuvre d'art, car pour qu'une sensibilité soit originale (c'est-à-dire qu'elle ne soit ni naïve, ni sous influence de l'air du temps), il faut beaucoup de travail et d'observation. Mais des textes comme La fonction du balai, de D.F. Wallace, ou 2666 de Bolaño (pour ne citer qu'eux parmi la production récente) me paraissent remplir cet office – et, bien que le premier ait été renié par son auteur (et que le second puisse évoquer le postmodernisme dans sa construction)–, je crois que la tentative d'y embrasser le monde dans son entier, c'est-à-dire de faire sien le monde et de construire un monde qui soit néanmoins personnel, est réussie. Il n'est donc pas impossible de créer un monde qui ne soit pas une énième déclinaison de la multiplicité des points de vue (alimentant par là-même le mythe aujourd'hui gratifiant de la "déconstruction") et de proposer une oeuvre singulière qui soit en résonance avec l'esprit d'autres lecteurs. Qu'il y ait encore quelque chose d'humain à partager entre nous. Je gage en tout cas que c'est possible, pour l'avenir de la littérature, et pour l'avenir tout court.

Précédents :Sur le postmodernisme (part.1)

Le postmodernisme en littérature (part.2)

L'émiettement du monde (part.3)

Corollaire de lecture : Un truc soi disant super... (critique du postmodernisme par DF Wallace) 

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