Boss
Publié le 9 Mai 2023
Frédéric la T. est un garçon avec lequel j’ai fait mes études au collège. Nous avons marché longuement côte à côte, au sens propre comme au sens figuré. C’était un « camarade de classe » quand j’habitais en banlieue. Sur les coteaux de la forêt qui occupait une grande partie de l'établissement, nous montions, je me souviens, en discutant de choses et d’autres. Il était très intelligent. Sans doute l’est-il encore aujourd’hui, car l'intelligence qu'il possédait était plutôt d’ordre scientifique. C’était un binoclard, inoffensif, scientifique par passion – peut-être par résignation ?... Il était bossu et les autres l’appelaient « boss ». Ses verres grossissaient démesurément ses yeux. Il était laid. Je me suis souvent demandé si c'était à cause de ça qu'il avait préféré les maths aux matières littéraires – comme cela arrive à certains esprits brillants, qui se détournent des choses physiques pour embrasser les altitudes intellectuelles. Mais il ne semblait pas pouvoir devenir autre chose que scientifique : il en parlait tout le temps... Encore aujourd'hui, j’imagine qu’il a dû beaucoup souffrir s’il n’a pas eu une carrière de scientifique. Nous en discutions pas mal, en montant le long des côtes. Il me parlait démonstration, astrophysique, équations à deux inconnues. De mon côté, je ne savais pas encore ce que je voulais faire, mais je savais que je voulais « chercher ». C'est quelque chose qui me travaillait. Peut-être est-ce d'ailleurs ce qui a contribué à nous rapprocher, tous les deux. Mais « Boss », lui, ne parlait que de ça. La Recherche, la Recherche, encore la Recherche. C'était une idée fixe. Il m’écoutait de temps en temps, avec un petit sourire en coin – comme s’il voulait me signifier : « Cause toujours... Mais moi je sais ce que je veux : c'est la recherche qui m'intéresse...». Je lui enviais ce confort, cette fiabilité, cette absence de doutes... Il finissait par balayer tout ce que je disais d'un revers de main. Mais comment pouvait-on s’intéresser à autre chose que la Recherche ? (semblait-il me dire). Il m’entraînait parfois dans ses extrapolations, ses démonstrations, ses matrices à n dimensions. Peut-être s'imaginait-il que je pourrais un jour l'assister dans ses recherches ?... Mais je n'étais qu'un scientifique tout ce qu'il y a de plus laborieux, je ne pouvais pas l'aider, et je crois que je n’étais somme toute à ses yeux qu’un personnage subalterne. Il ne m’estimait que parce que je m’intéressais moi aussi à la « Recherche ». Et, lorsqu’il se découvrit quelque temps plus tard un autre interlocuteur, il ne m’adressa plus la parole. Du jour au lendemain, il se mit à aller et venir à côté de ce nouveau compère, le long des côtes. C'était un obscur petit être malingre, je me souviens, qui s'appelait Yann G. Tous les deux marchaient de long en large, dans la cour. Ils discutaient de fission thermonucléaire, de théorie des cordes, et de choses bien plus compliquées encore. Le monde, autour d'eux, ne semblait pas exister. La terre pouvait bien s'arrêter de tourner, et les saisons s'interrompre, eux ne se rendaient compte de rien. C'était comme si, parvenus au bout de cette cour dont ils auraient su par cœur les dimensions, s'était trouvé une sorte de fossé qu'ils auraient été les seuls à connaître. Et une fois qu'ils étaient arrivés au bout, ils en revenaient... Il y avait dans leurs allées et venues quelque chose d'inéluctable, je me souviens, de presque fatal... C'était un peu comme si, arrivés aux abords de ce gouffre qu'ils auraient été les seuls à voir, ils s'en étaient sortis au tout dernier moment par une sorte de petite pirouette, ou par un sursaut sur place de leurs deux personnes qui se seraient retournées en même temps. Je me demande aujourd’hui où ils sont... Travaillent-ils dans la recherche, comme ils en ont toujours rêvé ? Sont-ils en France, au Japon, aux Etats-Unis ? Ou bien ont-ils fini par chuter dans ce gouffre qu'ils s'imaginaient devant eux, tout au bout de la cour, et qui se serait peu à peu agrandi, à la manière d'une faille vers laquelle ils auraient inexorablement couru par leur penchant monomaniaque pour l'absolu, pour finir par tomber dedans interminablement ?
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