Doc & Nabo
Publié le 2 Mai 2012
Il y a quelques années de cela, j’ai fait un rêve amusant. C’était le matin et c'était, je me souviens, mon radio-réveil qui l’avait induit dans mes pensées, car je l’écoutais en me réveillant. Il s’agissait d’une conversation entre Nabokov et le psychologue radiophonique Christian Spitz (appelé le Doc). Rien que leur confrontation, déjà, avait du piquant. Je crois que c’est au chevauchement de leurs deux voix dans mon rêve que j'avais dû de recréer cette conversation, impossible à l'évidence. Je venais de lire Nabokov, et le "Doc" parlait à la radio. Le plus déconcertant, c’est que Nabokov semblait l'appeler à l’aide... Peut-être aspiré, au seuil de la vieillesse, par toutes sortes de peurs, Nabokov s'excusait d'avoir craché pendant toute sa vie sur la psychanalyse. Le psychologue lui conseillait de suivre sans tarder une thérapie. Quand on sait en quel mépris l’écrivain tenait la psychanalyse (il la tournait en dérision dans chacune de ses préfaces), c’est plutôt comique. Je me souviens que je ne pouvais m’empêcher de l'approuver, dans mon rêve. Le psychologue n'avait peut-être pas complètement tort, me disais-je... Ce n’était pas la peine de se braquer, il y avait peut-être du bon dans ces thérapies comportementales, ces introspections inspirées par l'analyse transactionnelle, peut-être même ces coachs... Je doutais moi-même à l'époque. La nécessité de consulter un psy s'était imposée à moi. Le duel que se livraient Doc et Nabokov à la radio en était donc l'illustration. Quoi qu'il en soit, je ne pouvais m’empêcher de trouver cette conversation stimulante. L’idée que Nabokov se serait redressé, d’entre les morts, pour aller discuter le bout de gras avec Christian Spitz, me semblait comme un baume à mes souffrances. Et je me souviens encore en y repensant, de la voix chaude dont parlait le Doc, rengorgée par le nombre de conquêtes qu'il avait dû enquiller au sortir de la radio "Fun", approuvant d'un ton plein de complaisance les confessions du grand écrivain au bord du gouffre. "Je comprends, Vladimir… mais vous savez, il faut être capable de lâcher du lest de temps à autre"... avant de lui conseiller de suivre dans les plus brefs délais une thérapie de choc !
Journal, 1998
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