Virus
[…] J’arrive à mon travail. A mon bureau, il y a toutes sortes de gens qui ne se font pas trop de soucis. Nous sommes tous assis dans une même salle, en open space. Il y a des gens qui téléphonent, d’autres qui tapent à la machine, d’autres qui travaillent sur des ordinateurs. Une banale salle de bureau. De façon générale, je dirais que nous travaillons tous en bonne entente - même si, évidemment, personne ne se dit tout haut ce qu’il pense tout bas... Le comptable, par exemple, courtise à demi-mot la secrétaire. Le traducteur refile toute une partie de son travail au gestionnaire. Quant à l'intérimaire, il écope plus ou moins de tout ce dont personne ne veut... Nous travaillons dans une chaleur de four. Je ne sais pas à quoi c'est dû. Sans doute le climatiseur, que notre patron a décidé de faire changer récemment. Je ne suis pas, personnellement, en bisbille avec quelqu'un. Mais je suis en charge de la protection des données. J'ai un tiroir à cet effet, en bas à droite. Il contient tous les antivirus. Je ne l'ouvre pas souvent. (Il faut dire qu'on est de moins en moins piratés par les temps qui courent.) Pourtant, la semaine dernière, j'y ai repéré quelque chose d'intéressant. C'était un insecte d'une espèce que je ne l'avais jamais vue auparavant. Il était assez gros, et il avait des tâches sur la carapace. J'ai eu un moment d'appréhension. Je me suis demandé si son apparition ne pouvait pas être due à la chaleur ambiante... La moiteur était capable d'engendrer de ces choses, de nos jours. J’ai vu comme ça des insectes qui étaient démesurément volumineux, dans la cave d’un de mes voisins. Raréfaction de l'air urbain ? Putréfaction dans les conduits d'évacuation ? Cela ne m’étonnerait pas, en tout cas, qu’une telle bestiole ait pu être engendrée dans nos locaux.
Tout le monde, donc, travaille en bonne entente. Mais une entente discrète, de façon que les problèmes de tel ou tel ne déteignent pas sur les autres. Dernièrement, la secrétaire s’est mise à éternuer de telle façon, par exemple, que tous les casiers de son bureau semblent s'en être soulevés. Plusieurs personnes se sont retournées vers elle. Etait-ce une façon de se signaler, soi et son rhume, auprès des autres collaborateurs ?... La secrétaire a baissé les yeux. L’orage a passé, si vous me permettez l’expression, et tout le monde est retourné à son travail, en espérant que les postillons que l’air conditionné porterait jusqu’à lui ne le contamineraient pas. Les jours ont suivi, recouvrant de leur manteau d’angines blanches et de rhinites saisonnières l’ambiance ouatée de nos locaux. Je ne savais pas ce qu'était devenu mon insecte. Je me disais qu’il avait dû disparaître. Mais j'avais tort... Un jour, j’ai ouvert le tiroir qui contenait tous les antivirus, et je l'ai revu. Il était à moitié lové, entre deux classeurs. Il avait la taille du poing. La chaleur, n'ai-je pu alors m'empêcher de repenser. La moiteur urbaine, qui était responsable de plus en plus de choses, de nos jours. Pourquoi pas d'une mutation ?... Je réprimai l’envie de l’écraser en songeant à ce qui pourrait en résulter sur mes dossiers.
Par la suite, toute une partie des employés a commencé à tomber malade. Comme c’était la saison des grippes intestinales, on ne s’est pas trop inquiété. On a préféré mettre ça sur le dos des rétrovirus en pépinières d'entreprises. Mais, quand il a commencé à faire chaud, de plus en plus beau et chaud, on n’a pas pu faire autrement que de se confronter au problème. On s'est réunis dans la salle de vie, et on a discuté. Notre service étant comme on a l'a vu un grand spécialiste des questions de la pluie et le beau temps, il a été rapidement établi que l’on avait affaire à un virus d'un nouveau genre. Toutes les conditions étaient réunies. La première personne à en avoir été atteinte était la secrétaire. Au vu des rapports qu’elle entretenait avec le comptable, on pouvait légitimement penser qu’ils étaient à la base de la contagion. Mais cela suffisait-il à justifier que six employés soient tombés malades depuis ?… Le responsable du pôle informatique a émis alors une idée un peu saugrenue. Il a dit que la secrétaire avait envoyé avant de partir un mail qui devait se transmettre automatiquement à tous les autres collègues. Ce mail pourrait-il être responsable de leur contamination ?
Tout le monde est sur le qui-vive, à présent. On s’inquiète de voir resurgir le fameux mail infectieux. Il serait censé se forwarder de façon itérative à l'ensemble du parc informatique, selon le responsable du pôle. Il a donc bien pu poursuivre son chemin, sans que personne ne s'en rende compte. Certains ordinateurs ont été mis en quarantaine. D'autres n'osent plus ouvrir leur boîte mail. Et le nombre de malades augmente... Le patron est de plus en plus fébrile, en ce moment. On le voit aller et venir dans son bureau, et feuilletter de vieux classeurs. Cela fait plusieurs jours qu’il se comporte comme ça... Il paraît même que l’une de ses filles est tombée malade... C'est une véritable hécatombe... Au bout de quelques temps, mon patron finit par faire la seule chose qui lui restait probablement à faire. Il sort de son bureau vitré, où il était enfermé comme dans une cage, et au bord de l'apoplexie, le front en nage, il me demande de sortir tous les antivirus.
... ça, je dois bien avouer que je ne m’y attendais pas... Avec tout ce qui s'était passé ces derniers temps, j’avais presque oublié que j'étais responsable des antivirus. C'est en bas à droite, dans un des casiers. Je regarde alors mon bureau, avec un air inquiet. C'est là que se trouvait mon fameux insecte de la dernière fois. Mon cœur se met à battre. Comme si j'étais gagné par la psychose qui gagnait tous les esprits dernièrement. Je lorgne en direction de mon tiroir. Est-ce qu'il est encore dedans ?... Est-ce que c'est moi qui fait vibrer nerveusement comme je le crois depuis un bref instant la structure métallique de mon bureau avec ma jambe en faisant trembler tous les casiers ? Ou bien c'est lui ?...
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