Il y a quelques années, un essai de Tzvetan Todorov est sorti pour pointer du doigt les maux dont souffrait la littérature contemporaine française. Il résumait sous ces trois dénominations citées plus haut les tendances que notre société nombriliste avait fini par infliger aux auteurs nationaux, et à la machine éditoriale qui les promeut. Je livre ici trois courts exemples qui m'ont fait penser à ce qu'il dit :
Donc, on penche chaque ombelle avec précautions, sans la casser. On l’inspecte avec des yeux brouillés de sueur, la cervelle en ébullition, suffoqué par la senteur des plantes, les relents de vase, les bouffées d’éther. On doit recharger sans cesse le flacon où l’on introduit les captures. C’est ainsi et pas autrement qu’on peut effacer la dette, conjurer le fantôme opiniâtre qui réclame son dû, sans égard à la pénibilité du poste, au labeur aride, ingrat de l’après-midi. […] Un tiers, en bordure de la prairie, à l’ombre, aurait mal compris. Il n’aurait rien vu. Il se serait mal expliqué qu’on soit à incliner méthodiquement des fleurs sauvages, à l’heure mauvaise où le soleil joue de la trique sur ce qui passe à sa portée. Et c’est normal. Celui qui nous a expédiés là est trop loin pour qu’on l’aperçoive. Le gain aléatoire, minuscule, qu’on transpire à se procurer doit couvrir une dette dont nulle trace perceptible ne témoigne. Le monde réel, le soleil d’aujourd’hui, le travail de chaufournier n’enferment pas leur raison suffisante. Ils n’existent qu’autant que notre condition nous prédestine à la dépossession et à l’impuissance puis à recouvrer, d’ahan, ce qui nous fut ravi afin de partir comme on est arrivé, tout entier, sans laisser des heures béantes, des fantômes désolés.
Pierre Bergounioux, Le Grand Sylvain, 1993
Qu'est-ce qui, ce matin-là, pouvait bien avoir corrompu ma tranquillité pour me soumettre à ce défilé de contraintes : dénicher une chemise et un pantalon présentables dans mon dressing dépeuplé, assujettir mes épis capillaires du matin, chausser des souliers d'extérieur, affronter la rumeur inhospitalière du boulevard, évoluer du bon côté du trottoir sans mordre sur les talons des piétons plus lents que moi tout en cédant la voie aux plus pressés et en anticipant les trajectoires subversives, tolérer dans le métro les exhalaisons dermiques et autres remugles intestinaux de mes congénères anonymes, m'asseoir sur le tissu de sellerie d'un strapontin chauffé par le séant douteux d'un autre, remercier, sourire et m'excuser sans cesse, patienter devant les torrents de carrosseries et de vapeurs catalytiques aux passages protégés, ignorer le vacarme visuel des dizaines d'enseignes de boutiques, parfumeries et opérateurs de téléphonie mobile au centre commercial, réclamer au comptoir d'accueil du magasin un jeton à insérer dans le cadenas de consignation du caddie pour tâcher enfin, comme soixante-cinq autres millions de Français, de trouver du bien-être parmi l'étalage de milliers de marques et d'emballages fantaisie, les Saveur tradition, Goût fermier, Harmonie fruitée, Mélange forestier et autres Panier découverte ?
Nicolas Fargue, La ligne de courtoisie, 2012
Il m’a ri en janvier ta jalousie m’épuise. Volontarisme suspect possession annihilante. Il en parle si souvent comme fortuite métastase qu’il faudrait disséquer puis passer sous chimio. Othello bas couture des plumes dans ma trachée. Il ne peut pas comprendre. Ce n’est pas de sa faute. Au règne des Cléopâtre sentiment suranné. Il n’est pas de bon ton l’aiguillon qui fibrûle la raison et l’aorte. Aujourd’hui fabulettes ça pérore au comptoir liberté hédonisme pendant que le Prozac saupoudre les catherinettes et kleenex au tiroir. Le lénifiant glissement libertin libéral Obligation suant OPA adultère sur les parts de marché. On fascisme : le Plaisir. Sainte Jouissance imposée. Et au fond des boudoirs crie encore un effort mes jolies citoyennes. La sodo au bureau la lècherie du chéri la partouze parisienne. Le plaisir, mignonnes, le plaisir. Devoir de forniqueries Travail-Famille-Patrie-Maréchal, parce que je le vaux bien.
Chloé Delaume, Les mouflettes d’Atropos, 2000