Publié le 18 Mai 2012

livreciel L’idée de la mort de l’art n’est pas toute neuve. Elle a été maintes fois exprimée, particulièrement au vingtième siècle, en même temps que celle de la Fin de l’histoire, de l’extinction des possibilités de développement occidental, ou de l'agonie de la planète. Elle a cependant d’autant plus de raison d’être posée que notre environnement politique, culturel est mortifère, et supplée d’une certaine façon à ce que l’art nous apportait. De même que les monstres modernes ont remplacé nos anciennes divinités, les mille et une fictions sociales, politiques et informationnelles qui habillent désormais notre quotidien répondent aux désirs du consommateur lambda – paresseusement vautré, il faut le dire, dans le siège à orientation variable que lui offrent les différentes plateformes à divertissement de notre époque. J’en veux pour preuves que la mode bio, le modèle citoyen, ou encore la consommation écolo-responsable se sont largement répandus dans les deux dernières décennies pour donner une sorte de caution morale, à la débauche de consumérisme que risquait de devenir sans cela l’occident. Les fictions ont peu à peu investi notre quotidien, par le biais des média, et leurs pendants utilitaristes (la publicité, le marketing, l'ingénierie sociale). Ce qu’on appelle généralement :  le « storytelling ». Quand vous achetez bio, on vous raconte une histoire. Quand vous votez communiste, on vous raconte une histoire. Quand vous aimez tel artiste, on vous raconte son histoire... En même temps que la société de spectacle, un puissant spectre dévorant et univocisant s’est déployé au-dessus de nos têtes, pour nous refourguer l’avantageux logo marketing du pitch en cent quarante caractères. Quoi que nous fassions, on nous raconte une histoire. 

     A partir du moment où l’homme est submergé de fictions, il a donc de moins en moins de raisons de chercher à en trouver ailleurs, ou d'espérer une consolation dans l'évasion que suscite traditionnellement l’émotion artistique. Quel est celui d’entre nous qui ne s’est pas assoupi un jour devant son poste de télévision, en se disant qu'il aurait mieux fait de lire un bouquin ?... Pourtant, la réalité est là, incontournable, elle nous oblige à le reconnaître : nous avons de moins en moins de raison de nous divertir par les productions artistiques, parce que tout autour de nous nous raconte une histoire. Le besoin d’art, habituellement comblé par l'émotion esthétique, provient de la souffrance que l’on peut ressentir, par rapport au monde, et du besoin de s’en extraire par une vision, disons, un peu plus "pure" de la réalité – qui n’aurait pas établi de compromis trop voyant, qui irait directement à l'essentiel… Or, quel besoin peut-on avoir de s’abstraire d’un monde qui n'est déjà plus le nôtre, à partir du moment où il est reconstruit en permanence par les média, par les fictions qu'ils produisent, et que ces fictions n’ont de cesse de nous rendre la réalité plus confortable ?... Quel besoin aurait-on de s’évader d’un monde où les artistes eux-mêmes ont déjà pris le parti de l’irréel, et se retrouvent bien souvent contraints de jouer les VRP pour leurs propres productions ?.... D’art, dans ces conditions, il ne serait question. Car si nous n’avons plus besoin de nous dédouaner du monde, parce qu’il est suffisamment ornementé de fictions pour nous faire gober la pilule, quel besoin aurions-nous de nous en échapper ? D’être « contre le monde » ?

        Ne soyons pas trop pessimistes. L’art ne va pas disparaître du jour au lendemain. D’abord, parce qu’il y aura toujours des gens pour en produire (ça vient de ce que l'homme a besoin de créer). Ensuite, parce que ce diagnostic ne concerne pour l’instant que l’occident (grand habitué des diagnostics alarmistes, il est vrai). Enfin, et ce n'est peut-être pas le moindre des arguments, parce que l'antidote est contenu dans le poison. Les canaux du virtuel, que l'on condamne aujourd'hui si vertement, permettront à terme de diffuser un art pérenne, et fructueux. Mais pour l'heure, l'art est dans une bien fâcheuse posture, parce qu'il est dépendant des média qui le diffusent, et que l’emprise de la fiction sur l'irréel est en train de devenir omniprésente. Rares sont les artistes qui ne se revèlent pas influencés par l'air du temps. La plupart n'arrivent plus à produire une oeuvre qui intègre dans son cahier des charges cette réalité gangrenée par la fiction. Ils recourent à la caution intellectuelle, ou à la transgression provocatrice. L’occident, pour autant, ne périra pas... A l'inverse, il risque de se désincarner, de la même façon que le ferait une bulle, et de nous offrir par là même toutes les possibilités de vivre nos doubles vies d’avatars. Ses potentialités sont infinies... Car nous ne devons pas nous illusionner sur les sources plus ou moins fantasmagoriques de l'effondrement de nos sociétés : elles suragissent, par en-dessous, et à la manière dont les forces de réaction travaillent en général par en-dessous les ferments d'une société progressiste, elles instillent par leur capacité de récupération de tout un moyen de rebondir sur ce qu'elles ont créé. L’occident n’en est probablement pas à sa dernière mutation pour se survivre. Il n'aura peut-être pas fière allure, à la fin, mais il se poursuivra. Il me semble par conséquent que la prise en compte de cet horizon "fictionnel" du monde est primordiale pour nous permettre d'appréhender la réalité telle qu'elle est, et telle qu'elle se désincarne, et pour produire ainsi une culture qui ne soit pas trop "hors-sol", ou teintée des revendications altermondialistes ou survivalistes qui pointent désormais par rapport à ce que nous sommes sur le point de perdre.


    Ce troisième article clôt mon cycle de réflexions sur la désincarnation (et l’esthétique que l’on peut en tirer) 
I 
Sur la désincarnation
II  Sur les monstres modernes
   

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Publié dans #Pensées

Publié le 11 Mai 2012

        Antoine Revel est un maniaque de la pelouse. Il a un petit pavillon, non loin d’Aulnay, qu’il entretient de façon méticuleuse, en longs parterres millimétrés. Il possède une tondeuse de la marque Bonaventure, dont le jeu de lames lui permet de s’adapter aux différentes hauteurs de tonte de sa pelouse. Ses préoccupations sont jardinières. Pas une seconde il ne s’imagine habiter dans un immeuble, ou passer plus d'une journée sans s’occuper de son précieux gazon. C’est une préoccupation saine, surtout quand on sait que la nature a de plus en plus tendance à reculer dans notre monde.

     En homme civilisé, monsieur Revel entend domestiquer cette nature. C’est-à-dire que ses gazons doivent être tondus ras, ses parterres émondés, et ses massifs de roses soigneusement effeuillés. Passé ces quelques exigences, monsieur Revel se soucie de philatélie, de cuisine wok, et de bulletins météorologiques qu’il publie dans le cadre d’une petite chaîne numérique suisse appelée : “Vent des Hauteurs ”. Ce travail s’effectuant à domicile, ça lui permet d'être le plus souvent à la maison, pour s'occuper de son gazon. [...]

        Cliquez sur les trois petits points entre crochets pour lire la suite.

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Publié le 9 Mai 2012

 

     « A mes yeux, un roman n’existe que dans la mesure où il suscite en moi ce que j’appellerai crûment une volupté esthétique, à savoir un état d’esprit qui rejoint, je ne sais où ni comment, d’autres états d’esprits dans lesquels l’art  –c’est-à-dire la curiosité, la tendresse, la pitié, l’extase – constitue la norme. De tels livres sont rares. Tous les autres ne sont que des fadaises de circonstance, ou encore ce que l’on a baptisé la Littérature d’Idées, qui n’est bien souvent qu’une autre forme de fadaise de circonstance, moulée en gros blocs de plâtre que l’on transmet amoureusement de génération en génération, jusqu’au jour où quelqu’un prend un bon marteau et assène un grand coup à Balzac, à Gorki, à Mann. »

Vladimir Nabokov, postface de Lolita, 1956

 

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Publié dans #lectures

Publié le 4 Mai 2012

 

J’ai devant moi un chat
Un chat non angora
Mais comme il faut appeler un chat un chat
Et non par ce qu’il fait ou ce qu’il doit
Appelons-le non-a *

Cet hommage à un livre
Ou à un philosophe
Ou à ce que vous voulez qui l’apostrophe
Vous fait sentir de quelle étoffe
Est son sommeil : bardé de soie

Mon chat n’est ni penseur
Ni juge ni prosateur
Il n’est pas plus joueur ou fauteur de trouble
Il mène juste sa vie de vieux matou gras-double
Content de soi

Une vie faite de plaisirs
De songes et de caresses
De siestes indécises dans des couffins heureux
Une vie telle que chacun aimerait voir la sienne :
Non-aristotélicienne.


* ou Ā : abréviation relative à la pensée non-aristotélicienne, telle qu’elle est développée dans l’oeuvre de A. E. Van Vogt (Le monde des Ā)

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Publié dans #Poésie

Publié le 2 Mai 2012

      Il y a quelques années de cela, j’ai fait un rêve amusant. C’était le matin et c'était, je me souviens, mon radio-réveil qui l’avait induit dans mes pensées, car je l’écoutais en me réveillant. Il s’agissait d’une conversation entre Nabokov et le psychologue radiophonique Christian Spitz (appelé le Doc). Rien que leur confrontation, déjà, avait du piquant. Je crois que c’est au chevauchement de leurs deux voix dans mon rêve que j'avais dû de recréer cette conversation, impossible à l'évidence. Je venais de lire Nabokov, et le "Doc" parlait à la radio. Le plus déconcertant, c’est que Nabokov semblait l'appeler à l’aide... Peut-être aspiré, au seuil de la vieillesse, par toutes sortes de peurs, Nabokov s'excusait d'avoir craché pendant toute sa vie sur la psychanalyse. Le psychologue lui conseillait de suivre sans tarder une thérapie. Quand on sait en quel mépris l’écrivain tenait la psychanalyse (il la tournait en dérision dans chacune de ses préfaces), c’est plutôt comique. Je me souviens que je ne pouvais m’empêcher de l'approuver, dans mon rêve. Le psychologue n'avait peut-être pas complètement tort, me disais-je... Ce n’était pas la peine de se braquer, il y avait peut-être du bon dans ces thérapies comportementales, ces introspections inspirées par l'analyse transactionnelle, peut-être même ces coachs... Je doutais moi-même à l'époque. La nécessité de consulter un psy s'était imposée à moi. Le duel que se livraient Doc et Nabokov à la radio en était donc l'illustration. Quoi qu'il en soit, je ne pouvais m’empêcher de trouver cette conversation stimulante. L’idée que Nabokov se serait redressé, d’entre les morts, pour aller discuter le bout de gras avec Christian Spitz, me semblait comme un baume à mes souffrances. Et je me souviens encore en y repensant, de la voix chaude dont parlait le Doc, rengorgée par le nombre de conquêtes qu'il avait dû enquiller au sortir de la radio "Fun", approuvant d'un ton plein de complaisance les confessions du grand écrivain au bord du gouffre. "Je comprends, Vladimir… mais vous savez, il faut être capable de lâcher du lest de temps à autre"... avant de lui conseiller de suivre dans les plus brefs délais une thérapie de choc !

Journal, 1998

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Publié dans #Journal

Publié le 19 Avril 2012

 

Jeudi soir, dans le Marais
C’est la fête du slip
Les boutiques de décorent
Les passants se dénippent
Mille couleurs apparaissent
Aux frondaisons des «shops»
Des ballons, des condoms
Des passants s’entrechopent
On est penseur, lascif
La démarche chaloupée
Etrange dégingandé
L’air oisif, aux aguets
On se zieute des trottoirs
On s’adonne à l’«exchange»
Dans le fond des backrooms
Sur le zinc des bars
Je ne suis pas insensible
A l’air du temps qui fuse
Un peu moins au levain
Des futals qui boudinent
Que ce soit à l’Open
– La terrasse qui pullule–
Ou les mains se glissant
Sous le galbe des jeans
Les homos sont serrés
Raides comme des sardines
Levant d’une main leur verre
L’autre une clope qui décline
Jeudi soir, dans le marais
C’est la fête du slip !
Les passants s’entrechoquent
Les boutiques se dénippent
Et l’on voit par les vitres
Dans l’embrasure des portes
Quelques baisers lascifs
S’échanger anonymes

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Publié dans #Poésie

Publié le 10 Avril 2012

Cette lettre est une réponse à la lettre de candidature de Robert Walser (voir précédent article)

           Cher Monsieur Wenzel,

          Veuillez d’abord nous excuser pour le retard que nous avons pris à vous répondre. Cela ne nous est pas coutumier. Sachez que si nous avons tellement tardé, ce n’est pas parce que votre demande n’a pas été examinée en son temps, mais parce que nous avons eu, pendant les décennies qui séparent votre requête de notre présente réponse, toutes sortes de désagréments. Les difficultés dues à notre restructuration, après la guerre, et puis les années de ferveur de l’entre-deux-guerres, ne nous ont pas permis de considérer votre candidature à sa juste valeur. Mon prédécesseur Lucius B., ainsi que son prédécesseur Lucius S.
  ainsi qu'une bonne demi-douzaine d’autres Lucius avant eux  se l'étaient pourtant toujours précieusement recommandée, en la gardant dans l'avant-dernier volet de leur parafeur. Nous nous étions promis de vous répondre. Le jour de la réponse est enfin arrivé !... Je ne vous cache pas que la conjoncture, avec les « crises », ne nous offre guère d’espoir de vous proposer un poste à votre mesure. Sachez cependant que les différents Lucius qui se sont succédés pour entretenir votre flamme n'en ont pas moins saisi l'importance de votre candidature. Nous savons qui vous êtes, monsieur Wenzel, et avec quelle ardeur vous avez exercé votre talent sous le nom de plume de Robert Walser. Ceci avant de connaître une déchéance sans précédent, alors que les courriers de candidature que vous envoyiez aux quatre coins de la Suisse demeuraient lettres mortes. Le destin ne vous a pas épargné... Et, s’il est permis de faire un vœu pour vous assurer de notre complète sollicitude, sachez que c’est avec intérêt que nous avons suivi vos années de dépérissement, après la guerre, puis de déclin... Vous ne pouviez presque plus écrire. Vous viviez claquemuré, dans cet auspice que vous aviez alors choisi de fréquenter. Puis, vous vous êtes replié dans le mutisme  et, pendant ce temps-là, les employeurs ne vous répondaient toujours pas... Par la suite, vous vous êtes fait interner pendant une vingtaine d'années dans la clinique de W. (une clinique qui, soit dit en passant, est une réalisation de notre filiale dans le BTP comme quoi, tout se recoupe !). Votre vie, monsieur Wenzel, a été très malheureuse... C’est pourquoi nous ne savons pas aujourd’hui par quel bout le prendre pour vous répondre. Une firme comme la nôtre a à coeur de défendre les artistes au cours d’actions de mécénat ciblé, et de militantisme choisi. Nous ne sommes pas insensibles à la souffrance des autres... Et nous ne sommes pas des philistins ! C'est la raison pour laquelle nous avons finalement décidé de vous répondre, après tout ce temps. Pour vous assurer que, même par-delà la mort, nous sommes à vos côtés. Nous n’entendons pas récupérer votre image pour faire reluire la renommée de notre firme. Mais sachez qu’il nous serait cependant agréable si vous consentiez à nous laisser publier cette réponse dans notre journal d'entreprise, afin que tout le monde sache que, même dans cet entre-deux indescriptible qui sépare les vivants et les morts, nous nous soucions bien de vous. Vous ne verrez pas non plus d’inconvénients, je suppose, à ce que nous fassions porter un bouquet de fleurs sur votre sépulture (elle n’est pas très loin d’une de nos succursales). Vous êtes, après tout, l’un de nos plus anciens candidats à un poste, et il nous importe que vous ayez été bien traité. Enfin, quelle que soit votre réponse, sachez que nous sommes vos dévoués admirateurs, M. Walser, et que nous nous confondons, mais comme vous vous êtes vous-même "noyé" par le passé, dans l'infinie gratitude d'avoir correspondu ce moment avec vous. 

          Vôtre,

                         Lucius Z, directeur des ressources humaines


(Je remercie au passage Gondolfo de m’avoir soufflé l'idée de lui répondre)

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Publié le 6 Avril 2012

        Messieurs,
 
 
        Jeune homme pauvre du nom de Wenzel, commis de comptoir sans emploi, et cherchant une place à ma convenance, je me permets, par la présente, de vous demander très courtoisement et poliment s'il ne s'en trouverait pas une de libre dans vos agréables locaux pleins d'espace et de lumière. Je sais que votre honorée firme est grande, glorieuse, vénérable et riche, aussi je ne doute pas qu'il me soit permis de caresser l'espoir qu'une jolie petite place, facile, agréable, est vacante chez vous, où je pourrais me glisser comme dans une sorte de douillette cachette. Sachez bien que je me prête tout spécialement à l'occupation d'un petit coin modeste de ce genre, car toute ma nature est délicate et mon caractère est celui d'un enfant tranquille, bien élevé et rêveur à qui, pour être heureux, il suffit qu'on ait de lui l'opinion qu'il a peu d'exigences et qu'on l'autorise à prendre possession d'un tout petit bout d'existence où il lui soit permis de se montrer utile à sa façon, et de la sorte de se sentir bien.. Une toute petite place, un doux coin tranquille à l'ombre, voilà en quoi de tout temps a consisté le plus intime contenu de mes rêves, et si je pousse les illusions que je caresse à votre endroit jusqu'à la prétention, jusqu'à espérer que mon rêve de toujours se transforme en une exaltante et vivante réalité, vous aurez en moi le plus zélé, le plus fidèle serviteur, qui mettra un point d'honneur à remplir avec exactitude et ponctualité toutes ses menues obligations. Je ne peux remplir de missions importantes et compliquées, et les tâches aux vastes implications sont trop lourdes pour ma tête. Je ne suis pas spécialement intelligent et, c'est là le point principal, je n'aime pas à contraindre ma tête, je suis plus un rêveur qu'un penseur, plus un zéro qu'une énergie, plutôt obtus que pénétrant. Sûrement il existe dans votre institution aux multiples branches, que j'imagine regorgeant d'offices et de sous-offices, une sorte de travail que l'on peut accomplir comme en rêve. -A franchement parler, je suis un Chinois, je veux dire un homme qui trouve charmant et joli tout ce qui est petit et modeste, et que tout gros effort de longue haleine effraie et terrifie. Je ne connais qu'un besoin, celui de me sentir bien, afin de pouvoir chaque jour remercier Dieu pour les bienfaits, les bénédictions de l'existence. La passion d'aller loin dans la vie m'est étrangère. L'Afrique et ses déserts sauvages ne me sont pas plus étrangers. Voilà, vous savez maintenant quel genre d'homme je suis. -Je tiens la plume, comme vous le voyez, avec grâce et facilité, et vous ne devez pas forcément m'imaginer tout à fait dépourvu d'intelligence. Ma tête est claire; mais elle se refuse à emmagasiner beaucoup, voire trop des choses auxquelles elle répugne. Je suis honnête, en même temps bien conscient que cela, dans le monde où nous vivons, ne présente aucun intérêt. Je reste donc dans l'attente de lire ce qu'il vous aura plu de répondre à votre très obligé candidat qui se noie dans l'expression de sa considération très haute et distinguée que vous prie d'agréer le soussigné
 
                   Wenzel.
 
                                                             Robert Walser, "Petits textes poétiques", 1914

 

Suite : La réponse des ressources humaines

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Publié le 4 Avril 2012

      Vers six heures, comme chaque soir, le guide nous invite à fuir le vacarme de la salle commune pour la cuisine. Les cuisines népalaises ne sont pas comme les autres. N’importe qui peut venir s’y asseoir, à l'improviste. Toutes sortes de personnes s’y affairent, sans déranger les autres. Tout au plus vous pousse-t-on gentiment du coude lorsque vous gênez sur le passage. Il y règne une ambiance désordonnée. Dans un espace circonscrit, chaque personne suit son chemin. Le cuisinier cuit plus ou moins tout ce qui lui tombe sous la main. L’apprenti étale des ingrédients par terre. Le commis ramène des vivres, de-ci de-là. Le tout dans une atmosphère de jovialité grasseyante et rieuse. Une vieille lampe à huile oscille au-dessus des têtes. Bienheureusement lové, dans la semi-pénombre, un chat veille sur la scène. Les visages semblent s’éclairer, sous l'effet du foyer. Le fourneau du milieu, regorgeant de braises ardentes, irradie de luisances. Les casseroles fourmillent d’omelettes, de piments, de poivrons grésillant. Sur l'étagère du haut, s'étalent de lourds plateaux d'oeufs frais. Le long des murs, on peut voir des récipients en cuivre rouge, alignés par ordre de taille et d'importance. Partout règne une lumière, désordonnée et fuyante, comme celle d'un feu-follet. Et, tandis que la lumière gagne peu à peu les visages, et irradie les joues, on a l'impression que l'on pourrait presque voir le fond de ces casseroles en cuivre rouge s'allumer, sous l'effet du feu-follet, et refléter les souvenirs ou les visages de personnes qui auraient travaillé un jour ici – dans une douce clarté proche du bonheur de vivre.   

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Publié le 2 Avril 2012

 

Vois les hélices d’érable
Comme elles tombent en tournant
Vois comme elles vont et viennent
Vois comme elles volent au vent
C’est des courriers du ciel
Me disait ma maman
C’est des courriers qu’un vieil
Arbre destine aux enfants
Ramasses-en dans tes ailes
Ramasses-en tant et tant
Qu’à ton tour à tire d’aile
Tu pourras t’envoler
J’en ai pris des dizaines
Ramassé des brouettes
J’en ai rempli mes poches
Et garni mes chaussettes
La plupart ne contiennent
Que des mauvaises nouvelles
Et finissent par peser
Comme un saint sacrement.

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