Publié le 15 Septembre 2026

     Ce texte a été retrouvé sous la forme de papier banderole dans le local de reprographie d'une grande entreprise en informatique. 

     Si je t’écris ces mots, ma douce ma promise, sur ce papier banderole recouvert de données, c’est pour te donner l’heure et la date précise, où tu devrais paraître selon tous mes calculs, j’en ai fait des milliers, des centaines sur les murs, c’était pour vérifier, c’était pour être sûr, que tu serais bien là où je l’avais prévu, ma belle ma concise, toi que je n’ai de cesse que de recalculer, depuis que je t’ai vue un jour dans la salle de reprographie, si belle et désirable devant ces rames de papier, que j’ai failli en tomber à la renverse, tu te souviens, tu portais un tailleur gris et un foulard violet, et alors moi je crois que j’ai renversé tout le contenu d'une rame sur la moquette, et alors tu m’as dit : « Laissez, le service de nettoyage s'en chargera… » et moi j'ai cru que c'était moi dont tu parlais, j'ai cru que tu disais que c'était moi dont le service de nettoyage se chargerait, et j'ai perdu ma contenance, je me suis vu m'effeuiller comme ces dizaines de feuilles de papier qui retombaient dans tous les sens sur le parquet, et je crois que j'ai pris la fuite, oui, et c’est pourquoi depuis je te recherche partout, ma variable ma concise, c'est la raison pour laquelle depuis je traque sans arrêt toutes tes occurrences, c'est pour te retrouver, c'est pour sonder toutes les variables qui pourraient occasionner de nouveau notre rencontre, savoir dans quel service tu travailles, à quelle heure tu prends ton poste, quand tu vas prendre tes pauses, mais j’ai eu beau chercher, je ne t’ai pas trouvée, et il a bien fallu que je reprenne mon travail moi aussi, mais depuis sans arrêt je compile, depuis sans arrêt ce n’est plus comme avant, depuis je crée des programmes qui sont remplis de toi, mes procédures te traquent, mes algorithmes t'épient, les variables que j’invente te sont toutes dédiées, à tes jours de présence, à tes incontinences, mes constantes te mesurent, les boucles que j'élabore reviennent toutes à toi, mes algorithmes s’incrémentent au moindre de tes mouvements – et si besoin te complimentent–, elles enregistrent chacun de tes plats, recalculent l’équilibre diététique de tes repas, tout est réglé sur toi, ô ma belle inconnue, tout est indexé sur le moindre de tes mouvements, sur tes jours de carence, sur le plus petit changement dans ton emploi du temps, mes machines moulinent pour savoir où tu es, calculent d’hypothétiques trajets, supputent des points de rencontre, les chances que tu as de sortir à ce moment de ton bureau, de t’arrêter en route à la cafétéria, tout est passé au crible par mes ordinateurs, et puis ensuite recompilé sur des disques durs en titane pour que je les aie toujours sous la main, et ensuite c'est imprimé sur du papier banderole, tu sais de ce papier banderole tel que celui qu'il y avait le jour où nous sommes vus dans la salle de reprographie, et alors le papier s'en va où il veut, il se déroule dans toutes les directions, il arpente les couloirs, investit les ascenseurs, pousse les portes coupe-feu, et puis il se déroule en cascade dans les escaliers pour arriver jusqu'à l'étage où je suppose que tu travailles, bravant les issues de secours et les colonnes à incendie, et il remonte ensuite jusqu'à ton bureau, ma variable ma concise, il va jusqu'à ta chaise, et il se dresse devant toi comme un serpent que l'on aurait charmé, il danse et s'entortille en un tourbillon de papier informatique qui se serait mis à faire la danse du ventre, en longs serpentins de papier que j'ai dressés pour te séduire, mais que tu ne vois pas, hélas, auxquels tu ne prêtes aucune attention car tu ne sais pas qui te les envoie, et ces papiers banderole terminent sur le sol comme toutes les choses adressées par tous les amoureux transis sur terre sous la forme de piles de papier mal dégrossi qui sont destinées à échouer dans la corbeille à papier de vos bureaux.

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Rédigé par leboldu

Publié le 8 Septembre 2026

     Allo ?... Oui, bonjour, je souhaiterais parler à la personne qui vient de m'appeller il y a un instant sur mon portable… D'accord, je ne quitte pas…  Comment, si je peux rappeler ultérieurement ?... Ben non, justement, je viens juste de vous rappeler parce que vous m'avez appelé il y a un instant sur mon portable mais si vous me dites que ce n'est pas vous… Oui, bon d’accord, je reste en ligne… Décidément c’est bizarre ça, de rappeler quelqu’un qui vous dit que ce n'est pas lui qui… allo ? oui, moi je vous entends bien mais vous apparemment vous ne me comprenez pas... je vous dis que je vous ai rappelé pour vous demander si c'était bien vous qui m'aviez appelé il y a quelques instants sur mon téléphone mais si vous me dites que non alors ce n'est pas la peine d'insister… ah si, maintenant vous vous souvenez ?... Mais de moi lorsque je vous ai appelé la deuxième fois, pas de moi quand vous m'avez appelé la première fois... Eh bien ça c'est bizarre. Il faut croire que les démons de la télécommunication se sont immiscés entre nous... Moi je me rappelle bien des deux fois... Oui, d'une certaine manière, je me souviens des deux vous... Enfin, je me comprends, quand je dis les deux vous je ne veux pas dire que vous êtes deux personnes différentes mais que je me souviens des deux personnes aux deux moments distincts où vous m'avez appelé. Oui, c'est très quantique, comme problème... Non, vous êtes certain que ce n'est pas vous ?... Quelqu'un avec le même numéro de téléphone que vous, alors ?... N'auriez-vous pas il y a peu changé de forfait et, le temps que votre opérateur effectue la portabilité, votre numéro serait resté le même... ? Non ?... Vous êtes sûr ? Enfin bon, ce qui compte c'est que nous nous soyons parlés, hein ?... Ce n'est pas si courant, d'ailleurs... On ne se connaissait pas il y a quelques minutes, et voilà que maintenant nous avons échangé quelques considérations sur le beau temps et la physique quantique ! Vous m’en voyez ravi, d'ailleurs… Mais oui c'est cela, très exactement, cher monsieur, je suis bien d'accord avec vous, ce n'est pas tous les jours que ça arrive, hein, des fois on en vient même à souhaiter que quelqu'un vous appelle, n'importe qui, histoire de pallier la grisaille du quotidien, alors on fait comme ça, oui, et moi de même, au plaisir de pouvoir se reparler comme ça accidentellement au téléphone !

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Rédigé par leboldu

Publié le 25 Août 2026

Dans un article paru il y a deux-trois ans, un journaliste faisait état de la recrudescence des punaises de lit dans notre pays et il pointait du doigt "une surverticalisation de la stratégie du fléau". Ce qui signifait, selon lui, que ce sont des individus désormais qui mettent en évidence les problèmes, en s'aidant si besoin des réseaux sociaux, au contraire de la tradition qui en attribuait classiquement la responsabilité à l'élite, ou à la presse. Le journaliste s'inquiétait... Quels seront les sujets qui leur resteront sous la main si tous les nanofléaux qui guettent la terre sont passés en revue par des individus disséminés, traîtreusement, derrière leur écran ?

Après Kafka, qui évoquait sa mutation en cafard (dans La métamorphose), et Cartarescu qui s'imaginait devenu un acarien (Solénoïde), quelle sera notre prochaine transformation en direction de l'infiniment petit ?

La punaise de lit semble l'avenir de l'homme.

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #Journal

Publié le 18 Août 2026

La solitude électronique

C'est quand tu n'as personne autour de toi

Et que tout le monde autour te semble posséder quelque chose

La solitude électronique

C'est quand tout le monde ment

Et que tu as l'impression d'être le seul à dire la vérité

La solitude électronique

C'est quand tu as le sentiment d'être abandonné

Alors que tu es déjà tout seul depuis longtemps

La solitude électronique

C'est quand tu te sens de plus en plus perdu

Au milieu d'autres millions d'hommes qui le sont tout autant

Car, plus le peuple grandit

Plus les communautarismes se densifient

Et plus cette solitude croît

Sans que toi, frêle individu, tu y trouves ton compte

La singularité n'est plus de ce monde !

Elle n'est pas convertible en une suite de zéros et de uns

Alors passe ton chemin, petit singleton 

(Tu ne fais pas partie de l'échiquier des années à venir)

La solitude électronique

C'est la conversion de ta personnalité en une norme de qualité ISO9001

C'est le fascisme de gauche

C'est l'opportunisme de droite

C'est tout ce que tu sens déjà confusément, autour de toi

Dans l'oreille assourdie

Dans l'odorat calfeutré

Dans les yeux mystifiés par le spectacle

Dans la permanente transmutabilité des êtres et des choses

Dans l'entrepreneuriat de soi

Et la destruction du sentiment d'appartenance

C'est le fait de n'être jamais seul

Et en même temps d'être toujours seul

Car tout autour de toi, aussi loin que tu regardes, tu le sais bien désormais

Dans la grande agora des communications et des egos

La solitude est d'autant plus difficile à porter que l'on se croit nombreux et entouré.

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #Poésie

Publié le 7 Juillet 2026

     « Dans la langue française, le participe présent appartient à un mode dit impersonnel. Il donne au verbe une valeur d'adjectif : "le médecin soignant son patient", "l'élève apprenant sa lecon". Or, au cours de la grande mutation des années quatre-vingt, le management a fait officiellement son entrée dans l'organisation du travail. Il a alors transformé le participe présent en substantif, en nom ("un enseignant", "un non-voyant") ; puis on l'a associé au pluriel, pour créer des groupes, des catégories sociales ou professionnelles, comme "les apprenants", "les soignants", regroupant les écoliers, les collégiens, les lycéens ou les infirmières, les anesthésistes, les chirurgiens, et ainsi de suite. On arrivera bientôt aux "opérants" et aux "encadrants", pour remplacer les différents types d'ouvriers et de techniciens. Autrement dit, l'impersonnel est devenu personnel. Qu'est-ce que cela implique ? […] La langue du management, sous couvert de simplifications, a entraîné la suppression des singularités, des métiers, du savoir-faire. S'il n'y a plus d'instituteurs, de professeurs, d'universitaires, d'écoliers, de cancres, de collégiens, d'ambulanciers, d'infirmières, de chirurgiens, c'est qu'il y a des enseignants, des apprenants et des soignants. Je me rappelle sa formule, qu'il répéta plusieurs fois : " L'impersonnel devenu personnel rend impersonnelle chaque personnalité." »

 

       Bruno Marsan/Lafourcade, Underdog

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #lectures

Publié le 30 Juin 2026

        Le courant de la machine passe à travers moi, je ne peux plus exister sans elle, je suis relié à elle, comme une batterie qui me rechargerait, elle me donne l'énergie dont j'ai besoin pour vivre, sans elle je ne suis rien, je ne serais plus réduit qu'à mon petit monde physique, qu'à ma petite localité mentale, grâce à elle je me surpasse, grâce à elle je peux enfin me répandre dans le monde séminal des flux, je peux enfin exister en dehors de moi, je ne suis plus seul mais plusieurs, je suis à la fois moi et les autres, je suis à la fois moi fragile et consentant, ubiquitaire et tout-puissant, frêle petite diode scintillant sur le long chemin de l'information, conscience égarée enfin sortie du nid par le biais de cette grande conscience collective qui nous dépasse tous, et je rends grâce au flux pour cela ! car c'est lui qui m'allume, c'est la machine qui m'illumine, c'est la machine qui me donne mon rythme et mon emploi du temps, c'est elle qui me dicte mes rendez-vous, qui me fait vibrer quand elle vibre, grâce à elle je vis enfin au diapason de toutes les petites trépidations de l'existence, grâce à elle je suis sans arrêt sur le fil de ce qui se passe dans le grand Tout numérique où il ne se passe rien, grâce à elle je vis enfin à l'unisson du chavirement intime de tout-un-chacun, et dans l'indifférence généralisée de tous.

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #Poésie