Publié le 10 Mars 2016

Skyline (vue de l'Air-train)

Vers 16 heures, alors que le soleil se couche, les lumières affleurent sur JFK, nimbant de rose et de violet les routes qui mènent toutes vers New York. Nous roulons en train express. L’horizon évoque une ville de science-fiction, avec la skyline qui se détache dans le lointain, et les grands parvis vides qui se découpent, tels des créneaux. Une ville qui paraît sans hommes… Dans le métro, les appareils à composter ressemblent à des machines de casino, avec leurs disques clignotants, et leurs vaines sonneries tintinnabulantes. C'est dans une ville vide, sans hommes, que nous sommes accueillis. Là encore, personne ne semble se précipiter pour rentrer du travail, ou pour aller faire des courses – à une heure pourtant avancée de la journée. C'est comme si Manhattan avait été déserté, et ses artères vidées de leur substance...

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Publié le 16 Février 2016

  

 L'année dernière, à la même heure, je prenais le poste de professeur des écoles-remplaçant dans la cité du Londeau, à Noisy-le-sec. Je m'en souviens comme si c'était hier. Le temps était clair. Les tours de la cité se découpaient de façon particulièrement ciselée, sur le ciel bleu. L'inhumanité de ce bout du monde m'apparaissait, dans son éclatante crudité. Les cours d'écoles étaient compartimentées, dans un grand enclos de tours. Partout, des parkings à l'abandon débordaient de voitures, de moteurs démontés, de pneus crevés. On ne pouvait pas faire un pas sans tomber sur la vue d'un campement, ou d'une bretelle de circulation peinturlurée de partout. Tout était laid. Il n'y avait pas le plus petit espace de respiration pour les gens, en dehors de la scintillation sporadique d'un rayon de soleil qui jouait, ici ou là, sur les capots. Les élèves étaient tous d'origines rom, portugaise, maghrébine, etc... Les instituteurs répandaient une savante aura d'intimidation dans leur sillage, faite de la brutalité dont ils auraient besoin pour se protéger. L'un d'eux devait d'ailleurs m'avouer au bout de cinq jours : « C'est en travaillant ici que j'ai découvert ma propre cruauté ». Les écoles du 9-3 sont pour la plupart dans un tel état d'abandon. Un professeur par semaine y tombe en dépression. S'il y avait un espoir, dans les années 80, celui-ci s'est éteint sous des décennies de démagogie, et de surenchère dans la perte d'autorité. La cité du Londeau est un exemple de cet échec, avec ses voitures qui serpentent, le long des parkings, et ses tours s'élevant comme des coups de poignards dans le haut ciel indifférent. Un jour viendra où plus personne ne voudra venir enseigner ici...

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Publié le 11 Février 2016

 

     « Les changements constatés dans les relations de production et de pouvoir et dans les relations interpersonnelles aboutissent à une transformation des fondements matériels de la vie sociale, de l'espace et du temps. L'espace des flux domine désormais l'espace des lieux. Au temps de l'horloge, propre à l'ère industrielle, désormais annihilé par la technologie, a succédé un temps intemporel. La circulation du capital, l'exercice du pouvoir et le tourbillon des communications électroniques passent par des flux d'échanges entre un certain nombre d'endroits choisis, éloignés les uns des autres, alors que les expériences individuelles, atomisées, restent confinées dans des lieux. La technologie comprime le temps en quelques instants aléatoires, privant la société de continuité et la durée d'historicité. En isolant le pouvoir dans l'espace des flux, en permettant au capital d'échapper au temps et en dissolvant l'Histoire dans la culture de l'éphémère, la société en réseaux arrache les relations sociales au concret et invente une culture de la virtualité réelle. »

Manuel Castells, L'ère de l'information, T. 3

(* Par culture de la virtualité réelle, l'auteur entend ici un système où la réalité elle-même (c'est-à-dire l'expérience des hommes, matérielle et symbolique) étant totalement immergée dans les images virtuelles et les simulacres, les symboles ne sont pas seulement des métaphores mais la réalité vécue. [...] La virtualité tend en effet à devenir notre réalité parce que c'est dans le cadre de ces systèmes symboliques sans lieu, sans durée, que nous élaborons nos catégories et produisons des images qui conditionnent les comportements, engendrent la politique, nourrissent les rêves et déclenchent les cauchemars).

L'hypothèse cybernétique

Glossaire

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Publié le 4 Février 2016

Localisation : il fut découvert dans les eaux marécageuses de l’embouchure du Sewa, en Sierra Leone, le 11 janvier 1938.

Caractéristiques : Squelette interne de type osseux, avec une protection extérieure semblable aux lamellibranches. (L’exemplaire photographié correspond à un mâle adulte.)

Mœurs : animal grégaire. Il vit en colonies variables (de 6 à 30 individus). Extrêmement sociable, il ne fuit pas le contact de l’homme avec lequel il se montre affectueux et primesautier. La voix humaine l’énerve, ce qui oblige à l’approcher en silence. A remarquer : le fait qu’il utilise des « armes » pour attraper les poissons dont il se nourrit. La parade nuptiale est particulièrement curieuse. Le mâle poursuit la femelle trois jours durant en émettant un cri caractéristique : « Criiia-Cluc » (auquel elle répond en faisant des sauts verticaux et en tournant sur son axe principal). Le quatrième jour, la femelle s’introduit complètement dans la coquille du mâle ; l’accouplement dure trois secondes. Pendant ce laps de temps, la coquille du mâle émet des radiations lumineuses intenses, d’un ton bleu blanchâtre, ce qui en fait un objectif facile pour les oiseaux prédateurs. Les individus plus âgés de la colonie sont tués à coup de bâton par les plus jeunes et sacrifiés aux déprédateurs. Aucun cas de cannibalisme n’a été observé.

Ce spécimen a été présenté lors de l'exposition de Joan Fontcuberta, Camouflages (2014), à la Maison de la photographie.

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Publié le 10 Janvier 2016

Mon père m’avait bien dit

Couvre toi bien petit

Un jour tu n’auras rien

Que des mots 
dans ta besace

Oh de guerre lasse

Pour si peu

Rendre les gens heureux 

N’est pas un sacerdoce

Il faut encore aimer les gens

Et pouvoir apporter

Un peu de cette beauté

Dont on a tant besoin

Pour affronter la vie

Et les laideurs

Du quotidien

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Publié dans #Poésie

Publié le 7 Janvier 2016

« Avant-gardes, etc. C'est très mal pensé, tout ça. Il y a eu une nécessité incontestable. Il a fallu se mettre à la hauteur de l'illisibilité du monde et, se faisant semblable à ce qu'on décrit, faire des livres illisibles. Finnegans Wake, Cantos, un peu Céline (les Guignol's Band). A chercher : pourquoi, alors que le monde continue à éclater, alors que son illisibilité s'accentue, que les dépressions se multiplient, qu'il devient de plus en plus fou, pourquoi donc la désirabilité de l'illisible disparaît, même chez ceux qui l'aimaient vraiment ? Pourquoi une recomposition paraît possible, qui ne serait pas falsification ? Pourquoi un certain type de « roman classique » peut à nouveau être écrit ? »

Philippe Muray

Il existe une idée reçue en littérature sur laquelle je voudrais revenir pour clore mon développement. L'idée que l'on ne peut contenir le monde dans une oeuvre d'art, parce que l'unité de celui-ci aurait été cassée (entre autres par les exactions du XXème siècle), et que de vouloir essayer d'avoir une démarche « démiurgique » en matière de création reviendrait à vouloir recoller les morceaux d'un puzzle depuis longtemps éparpillé. Je suis d'accord d'un point de vue humain. Mais un peu moins d'un point de vue esthétique. Cela revient à asséner (cf. part.1) à des générations qui n'ont pas forcément connu l'holocauste, ou les camps d'extermination staliniens, que le réel ne peut pas être abordé autrement que par le prisme du virtuel ou la démultiplication des points de vue. (Or, ce n'est pas le monde qui est désenchanté, ce sont, le cas échéant, les artistes.) Je ne suis pas d'accord avec cette idée, chère à Magris et à Eco – de grands penseurs par ailleurs. Je pense qu'il est difficile de contenir le monde dans une oeuvre d'art, mais pas impossible. Je crois que c'est cette difficulté qui fait que l'on présente l'entreprise désormais comme désespérée. Mais de toute façon, a-t-il jamais été facile de contenir le monde dans les arceaux de la fiction ?... Le monde n'a-t-il pas été de tout temps complexe, difficile à appréhender, et ardu à représenter dans son ensemble ? L'oeuvre d'art n'est-elle pas une tentative de le contenir, justement, dans les rets d'une subjectivité ? Je ne dis pas qu'il est facile de faire une œuvre, car pour qu'une sensibilité soit originale (c'est-à-dire qu'elle ne soit pas naïve, ou sous influence de l'air du temps), il faut beaucoup de travail, d'observation, d'opiniâtreté. Mais des textes comme La fonction du balai, de D.F. Wallace, ou 2666, de Bolaño – pour ne citer qu'eux dans la production internationale récente – me paraissent remplir cette fonction. Bien que le premier ait été renié par son auteur, et que le second évoque le postmodernisme, je crois que la tentative d'y embrasser le monde dans son entier, c'est-à-dire de se l'approprier, et de bâtir un univers qui soit néanmoins personnel et englobant, y est réussie. Il n'est donc pas impossible de recréer un monde qui ne soit pas une énième déclinaison de la multiplicité des points de vue (alimentant par là-même le mythe gratifiant de la "déconstruction", cher à notre époque) et de proposer une oeuvre singulière. De facon à ce qu'il y ait encore quelque chose de personnel que l'on puisse partager. Je gage en tout cas que c'est possible, pour l'avenir de la littérature, et même pour l'avenir tout court.

Précédents :Sur le postmodernisme (part.1)

Le postmodernisme en littérature (part.2)

L'émiettement du monde (part.3)

Corollaire de lecture : Un truc soi disant super... (critique du postmodernisme par DF Wallace) 

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Publié le 29 Décembre 2015

Sur le postmodernisme (part.2)

Si l’on en croit la définition de wikipédia, le postmodernisme en littérature est un recours récurrent à l’ironie, au second degré, comme manière de se protéger contre le lyrisme et son inavouable naïveté. Le vingtième siècle et son lot de barbaries ont en effet conduit à ce que l’homme ne puisse plus se regarder autrement que comme une machine à exécuter sa propre besogne – un rouage de la machine. Il a été voué à l’impuissance par les clichés moribonds de son histoire. Avant, l’homme romantique était centré sur son point de vue (subjectif) ; aujourd’hui, il est obligé de se conformer à la fragmentation des points de vue, ou au décrochage des modes de narration que l'esthétique postmoderne lui impose. Des livres comme Tandis que j’agonise (Faulkner), Les détectives sauvages (Bolaño), ou encore La maison des feuilles (Danielewski) ont abondamment illustré cette profusion des points de vue. Dom Quichotte était le premier roman à avoir expérimenté la distanciation moderne. Cervantès y recourrait, dans le second volume, à une narration avec le recul du premier. A l'extrême, La vie et les opinions de Tristram Shandy constitue une escalade sans précédent dans le commentaire de son propre commentaire (jusqu'à la suffocation ?). L'esthétique postmoderne n’est donc pas toute neuve. La question c'est : est-elle dépassable ? Et, si oui, comment ?... Peut-on indéfiniment asséner aux jeunes générations qui arrivent que leur « innocence » a été perdue par leurs prédécesseurs, et qu'ils sont condamnés à vivre dans un univers où les seuls postulats esthétiques sont le désenchantement, l'ironie réflexive, et la mise en abîme à l'infini ? Je ne suis pas prophète en mon pays, mais je pense que les générations futures n'auront pas plus de raison que les autres de se voir imposer une façon de penser (une façon de penser, qui plus est, souvent héritée de la surenchère à l'américaine).1 N'avoir comme ambition que de forniquer (avec toutes les fantaisies que l'ubiquité postmoderne nous propose), ou n'être qu'un maillon de la chaîne en période ultralibérale, ne peut pas devenir le fantasme d'une génération. Le trash comme esthétique, l'attitude volontairement blasée du narrateur qui-a-tout-vu-tout-fait-dans-toutes-les-positions, ou le désenchantement de commande, vont – je l'espère – finir par lasser. Mais par quoi seront-ils remplacés ? Et le kaléidoscope des possibles d'internet va-t-il concourir à l'apparition de nouvelles formes, alors qu'il semble au contraire militer en faveur de la démultiplication des points de vue et du relativisme sans limites ?

1 Pour ce qui est de la France, on peut dire que le postmodernisme s'y est développé tangentiellement, puisque les excès du Nouveau roman ou de l'Autofiction ont conduit à certains égarements, plus formalistes que nihilistes, et que la notion de narration y est désormais vue comme ringarde. Chez nous, il y a une tendance à ne pas avoir d'autre horizon que celui du langage, seule façon d'échapper selon les techniciens à la mainmise de la mondialisation dévorante.

Précédent : Sur le postmodernisme (remise en cause et questionnements)

Présent : Le postmodernisme en littérature (plus particulièrement)

Suivant : L'émiettement du monde

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Publié le 26 Novembre 2015

Le romancier et théoricien Umberto Eco explique son idée de postmodernisme comme une sorte de double-codage : « Je pense à l'attitude postmoderne comme celle d'un homme qui aime une femme très cultivée et sait qu'il ne peut pas lui dire « Je t'aime follement », parce qu'il sait qu'elle sait (et qu’elle sait qu'il sait) que ces mots ont déjà été écrits par Barbara Cartland. Pourtant, il y a une solution. Il peut dire « Comme Barbara Cartland aurait pu le dire, je t'aime follement ». À ce point, après avoir évité la fausse innocence, après avoir dit clairement qu’il n'était plus possible de parler innocemment, il va néanmoins dire ce qu'il voulait dire à cette femme : qu'il l’aime à un âge où l’innocence est perdue ».

Je trouve cette citation de Umberto Eco particulièrement éclairante. Le postmodernisme est défini en général comme une sorte d’ironie, de second degré, de distance que l’on aurait aux choses, et qui ferait que l'on n'a plus au vingtième siècle le cran de se jeter à cœur perdu dans la poésie ou le lyrisme au premier degré. David Foster Wallace l'évoque dans un article paru en 2014 (Irony is ruining our culture). Il me semble que cette idée d’innocence perdue est à double tranchant. Qu’est-ce qui peut bien nous permettre de dire que l’innocence a été perdue ?... A priori, dans la bible, nous l’avons perdue depuis longtemps, puisque Adam croque dans la pomme, d'après la Genèse, et qu’Eve est tentée par le serpent. Pourquoi l’aurions-nous perdue davantage aujourd’hui ?... La réponse qui est unanimement invoquée par les hommes de culture est : la Shoah, l'industrialisation de la mort – l'extermination de l'homme par l'homme. C’est elle qui aurait tué la poésie (cf. Adorno), et c’est elle encore qui nous fait dire parfois que les hommes sont capables du pire, en se comportant de façon plus abjecte que les animaux. Mais pourquoi l'innocence aurait-elle été plus irrémédiablement perdue par les hommes du vingtième siècle ?... Je pose la question « en toute innocence », comme quelqu'un qui ne voudrait pas forcément répéter ce qu'on lui assène. Je n’ai pas de réponse tranchée. Il me semble que ceux qui ont connu la seconde guerre mondiale sont plus prompts à se rallier à cette idée. Il y a là peut-être un commencement de réponse, pour ceux qui prennent le postmodernisme pour un fait accompli, et son idée maîtresse, selon laquelle tout aurait été écrit, comme une sorte de credo. La possibilité de renouer avec une certaine forme de lyrisme débridée apparaît désormais à tous comme réactionnaire (et la poésie, comme ringarde). Il semble pourtant que ce postulat de la mort de l'innocence n'est héritée d'aucune expérience propre. On nous l'impose. Ceux qui naissent, ou qui naîtront demain, n'ont pas plus de raison empirique que les autres de croire qu'ils ont jamais été innocents (ou qu'ils ont perdu cette innocence). Bien au contraire, cette innocence, elle leur est acquise de facto, par leur enfance, et je me demande si ce n’est pas tout simplement l’expression de ce que chacun, né dans une époque, porte comme regard sur le monde – avant que le prisme de la Shoah ou de l’extermination de l’homme par l’homme ne soit apposé dessus.

Suivant : Le postmodernisme en littérature (part.2)

L'émiettement du monde (part.3)

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Publié le 24 Novembre 2015

« La vie est un dur problème, j’ai résolu de consacrer la mienne à y réfléchir. » 

Schopenhauer 

 

Tout ce qui m’intéresse s’appelle la gratuité

Je n’ai jamais cherché que cela

Dans la vie, dans la littérature, partout

Je ne sais même pas si cela existe

Mais tout ce qui s’en éloigne me fait fuir

Aussi ne puis-je faire autrement, lorsque je me rapproche un peu trop de la fin de mes livres, que de ressentir comme une piqûre à l’idée que l’on risque de mal me comprendre

Tant pis !

Je suis l’auteur de ces lignes, et je dois m’en remettre à toutes les pensées que l’on peut nourrir à leur propos

Il importe d’être ouvert

Comme une huître, fragile

Un parking anonyme

L’écrivain n’écrit que pour ceux qui, tard le soir, viennent s’accoter aux pages qu’il a écrites

Et finissent par s’assoupir, ivres ou ensommeillés, portés par le flot des mots

Je vous offre ces lignes !

Tracées sans autre but

Que de donner un peu de plaisir

Une rondeur à vos larmes

Un galbe à vos péchés

Je n’ai rien d’autre à proposer

Que cette piètre contrepartie à la risible comédie de vivre.

 

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Publié le 20 Novembre 2015

Ce texte a été écrit à la mémoire de David, tombé au Bataclan le 13 novembre 2015

J'ai rencontré David par le biais d'une nounou que nous avions en commun. Au début, il m'a paru très volubile. La première fois que nous avons échangé, il s'est répandu sur la façon dont il ne parvenait pas à s'entendre avec sa patronne du moment. J'ai appris à le connaître. Il a toujours beaucoup plus parlé que moi. Pour autant, l'intérêt de ce qu'il disait l'emportait sur la fatuité du soliloque. Il avait une pensée à lui. D'aucuns diraient qu'il vivait dans son monde. Mais je m'entends plutôt bien avec les gens qui sont dans leur monde – et, si je ne partage pas forcément le même monde qu'eux, je comprends bien qu'ils en aient un pour lutter contre celui que nous avons en commun. Il était féru de chiffres, de statistiques. Jamais je n'ai rencontré de gens connaissant autant de chiffres. Ça pouvait passer pour une démonstration de force. Mais il était suffisamment ouvert pour vous les communiquer avec ferveur. Il voulait aller au fond des choses. Son obsession de tout ranger dans des petites cases (sans doute pour mieux comprendre le monde, je suppose) se doublait chez lui d'une grande générosité. Quand il accueillait les enfants, il beurrait leurs tartines, et leur faisait prendre le chocolat devant la télé. J'aimais particulièrement cette façon qu'il avait de s'occuper des enfants. Il se présentait comme un « accompagnateur d'enfants », probablement soucieux de ne jamais les rendre dépendants de sa personne.

C'était un type qui avait le cœur sur la main. Dans les débats, il ne « lâchait rien », comme on dit. Il se mesurait avec les parents, avec les intellectuels, avec les profs. Rien ne lui faisait peur... Il avait seulement une certaine méfiance envers les universitaires, dont il avait fait partie. Il voulait avoir son chemin à lui. Je crois qu'il l'a eu. Professionnellement, il n'a pas eu le temps de briller, car le dernier métier dans lequel il s'était reconverti (prof), après une carrière pourtant prometteuse dans le journalisme, ne l'a malheureusement occupé qu'une seule année. Mais il était de toute façon disproportionné pour ce métier, et je le lui avais dit, il avait une trop grande capacité intellectuelle, qui l'amenait à plaquer des concepts parfois abstraits sur des tâches simples comme découper une feuille, ou coller un polycopié. Cette grande capacité, en aucun cas, ne le handicapait (il aurait fait un excellent professeur). Mais elle faisait craquer les coutures... Tout en lui était surdimensionné. Physiquement déjà, il était assez grand. Il ressemblait à un dieu grec, plus ou moins avachi, avec ses yeux plissés par les lunettes, et son visage volontiers riant dans sa crinière léonine. A cela s'ajoutait son dada pour les vélos, qu'il pratiquait de longue date. Je ne m'intéressais pas particulièrement à ça, mais il avait une véritable passion pour les pièces rares de l'artillerie cyclopédique, qu'il savait démonter et remonter en un rien de temps.

C'était son côté bobo. Il ne l'était pas beaucoup en dehors de ça, car il avait une pensée à lui. Il en avait conscience, et c'est ce qui nous a poussés un jour à communiquer, sur le palier de l'immeuble. Il était particulièrement volubile à propos de certains éléments de sa vie. En quelques minutes, il se mettait à vous déballer toutes ses histoires. Comme beaucoup de gens, il traînait pas mal de casseroles, et c'est de l'en avoir entendu parler pas mal de fois qui me donne aujourd'hui l'impression de si bien le connaître. Il se confiait sans retenue. Ce n'est pas tant l'absence de pudeur que l'extrême volubilité dont il faisait preuve, qui me revient – l'absence de limites, presque...

Il vous disait volontiers que son rêve était de rentrer un jour suffisamment ivre pour zigzaguer sur son vélo sans même s'en rendre compte. A côté de cela, il était très prévenant avec la vie humaine. Mais la volonté qu'il avait de renouer avec un certain passé punk-rock qui lui a fermé douloureusement les portes, ce vendredi treize, était profondément ancrée au fond de lui...

Il voulait brûler sa vie. Lors d'une de nos dernières soirées, il m'a confessé que pendant ses années étudiantes, il allait dans des concerts où les « roadies » lâchaient des cagettes remplies de canaris vivants sur la foule. David faisait partie des spectateurs du concert de Eagles of Death Metal, ce vendredi treize. Il voulait repousser les limites. Je ne lui ai apporté pour ma part que le maigre bagage de la connaissance du vin. Il était de jour en jour plus amateur, et nous nous voyions de plus en plus. C'était en train de devenir un ami... Les terroristes l'ont enlevé au moment où il commençait à s'ouvrir, et à apprécier son nouveau métier. J'ai l'impression qu'il était sur le point de connaître une renaissance. Lors de notre dernière soirée, il a débouché une bouteille de vin du Roussillon en me montrant le nom sur l'étiquette : Ne jamais renoncer. Je l'ai encore en mémoire, à travers le voile de mes yeux brouillés par l'émotion. C'est la dernière image que j'ai de lui, avec cette poignée de main que nous avons échangée devant l'école, peu avant qu'il ne s'en aille aux cotés de son vélo vers son impitoyable destin. Celui de figurer parmi les 89 victimes du Bataclan, ce vendredi treize novembre, autant dire un monstrueux gâchis pour un homme qui avait voulu voler haut, s'était brûlé les ailes, et restera pour toujours dans la mémoire de ceux qui l'ont connu comme un personnage hors norme pour sa générosité extrême et son goût prononcé pour certains états proches des limites.

19/11

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