Publié le 4 Septembre 2012

   Je voudrais dire un mot du « style international ». Cette expression m’est venue lorsque j’ai écrit Abel Fourchaumes, l’histoire d’un fils de diplomate qui vit une grande partie de son enfance à l’étranger, et se heurte ensuite au cauchemar de la vie moderne. Il s’agit pour moi d'un style de vie que l’on rencontre communément, en voyageant, en observant les gens, au travail ou dans les transports. C’est un style de vie moderne, occidental, dans la mesure où il correspond aux comportements ambivalents de nos «contemporains» lorsqu'ils sont prisonniers de leur moule de consommateur moyen. L’homme de type international est un homme qui prend souvent l’avion, aime voyager – même si ce n’est pas tant la sensation de dépaysement que celle de se trouver en transit qui le caractérise. Il respire l’aisance, le confort dans lequel le monde le confine, l’abreuvant de petits déjeuners continentaux, de room deluxe with the view lake, d'abonnements à des gymnase-clubs, etc... Tout est prodigué pour le mettre au maximum de son potentiel de servitude, des tablettes s’avancent au-devant de lui, des plateaux recouverts de victuailles, à grands renforts d’entrecroisements de pinces, de crochets, de robots s’ébrouant pour lui apporter thés, cafés et viennoiseries. Il est confit de contentement. Il sait que plus rien ne dirige le monde, désormais, qu’il n’est qu’un actionnaire conciliant d'un système qui le dépasse, et que de vouloir en brandir la baudruche pour la pointer du doigt n’est qu’un leurre – un leurre à la mesure de ce qu’il en est devenu complice, d’ailleurs. 

 

En écriture, l’homme de style international est une notion à définir. Il faut préciser que l’écrivain de style international est perceptible dans toutes les nationalités. On peut aussi bien trouver des plumes internationales sous la patte d’un anarchiste italien, que chez un hédoniste sud-africain. Tout est affaire de référentiel. L’écrivain de style international a définitivement renié la notion d’art pour accepter les compromissions du marketing. Il l'a intériorisé. Il a conscience que nous ne sommes qu’une toute petite partie d’un Tout, qui s'avance bien malgré nous, sur lequel il n’a aucune prise. Se retrouver dans cette situation le légitime. Il est nihiliste, sans réelle ambition. Il crache sur la société de consommation tout en se nourrissant par son biais (c'est grâce à elle qu'il vend des livres). Il n’y a pas plus fourvoyé et en même temps plus cynique que l’écrivain de style international. Son écriture est volontiers branchée, cool, décontractée. Il use de formules familières pour vous faire comprendre que vous êtes dans la même panade, mais que vous êtes son complice, son ami même - et ainsi vous associer au processus d'asservissement dont il se rend coupable (j’aime assez l’expression : « on a gardé les cochons ensemble » pour qualifier son écriture). L’écrivain de style international vous emporte avec lui, il vous dit : tu ne peux plus rien faire, mais moi non plus, alors viens rejoindre avec moi tous les paumés, les battus d’avance, de toute façon on est tous dans la même mouise !... Il a tout vu, tout fait - et dans toutes les positions. Conséquence de la société de la libération des moeurs dans laquelle il a grandi, il affiche (lui ou ses narrateurs) une sexualité débridée.

 

Passé ces quelques exigences, l’homme de style international accuse un air un peu contrit. Il sait qu’il ne peut rien faire – mais il l’admet. Il a le cul entre deux chaises. Ecartelé entre les nécessités de son art et les besoins du marketing. Dans l'un de ses meilleurs livres (La littérature sans estomac), Pierre Jourde montre de quelle façon un auteur comme F. Beigbeder use de ce grand écart pour faire alterner les phrases de grandes évidences ronflantes, avec les clins d’oeil malicieux d’homme à qui on ne la fait pas. En ex-cador de la publicité, l’homme sait y faire. Il a toute la latitude pour exercer ce double-jeu, et rivalise de hardiesse pour mieux faire passer derrière sa figure de hipster les éclairs de lucidité d'ancien pubard revenu de tout.

 

En dernière instance, l’auteur international pointe le banquier du doigt. Il pense que le banquier est le grand responsable de tout. Je lui ai opposé la figure de mon vigoureux banquier, Abel Fourchaumes, dans un roman qui ne paraîtra probablement pas avant 2025. L’homme international pâtit de ses œillères déformantes sur la réalité, et il dresse un bouc émissaire à la mesure de ses petites compromissions. Il pointe du doigt le financier, comme il le ferait pour le trader, le patron du CAC 40, le gros actionnaire. C'est pour se dédouaner de ses propres contradictions (de consommateur compulsif, de pollueur moyen, d'occidental rongé par la culpabilité). Le banquier n'est pourtant souvent qu’un gratte-papier de plus, qui essaie de trouver un sens à sa vie, et il ne se comporte guère plus quand il véhicule nos bons à échéance que comme le discret porte-serviette de toutes nos petites malversations.

 

Suite : La dictature du cool

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Publié dans #Pensées

Publié le 27 Août 2012

 

Longtemps je vous ai aimés
Regardés
Convoités
Mes enfants qui me manquez
Pendant ces nuits d’attente
Derrière mon petit comptoir
J’officiais en tant que veilleur de nuit
Je ne veillais sur rien d’autre
Que sur vos cœurs, mes enfants,
J’étais déconcerté
Quand l’un de vous s’endormait
Qui n’était pas à mes côtés
Parfois je me disais :
Je ne fais pas mon devoir de père
Qui aurait été d’être avec vous
De vous veiller et de vous escorter
Quand vous flirtiez sur le gréement des songes
Mais votre mère vous veillait
Et une bonne demi-douzaine de badauds touristes américains
Que j’avais à attendre pour leur donner leur clef
Me distrayait en attendant de ce tourment
Je veillais sur vos coeurs
Si chétifs et joyeux
Qu’on aurait dit de petites horloges
Qu’il faudrait sans cesse remonter
J’en avais bien des clefs, moi le veilleur de nuit, mais aucune ne me permettait de remonter celles de vos cœurs
– aventuriers dans la tempête, impavides éclaireurs d’un monde dont j’ignorais tout en somme –
Mes anges
Ma bonté
Souffrez que je vous offre
Ce petit poème de nuit

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Publié dans #Poésie

Publié le 24 Juillet 2012

      Ce matin-là, mon fils s’est réveillé avec le regard qui clignotait. En y regardant d’un peu plus près, je me suis rendu compte que c’était la lumière de la box qui clignotait dans ses yeux. Ça ne m’a pas rassuré. Un ami mien m’a dit un jour qu’il ne fallait jamais laisser ces engins à proximité de ses enfants : les ondes les contaminent. Entre temps cet ami, qui était devenu l’ami d’un autre ami, ne m’avait plus reparlé, mais je me souvenais bien de ses doctes conseils en la matière : à tout prix éloigner les machines du cerveau de vos enfants ! Je me hâtai donc d’extraire le mien de cette source d'irradiation précoce, et l’emmenai chez la nourrice.

     En arrivant, j’apprends que les compagnons de garde de mon fils sont victimes de l'épidémie de gastro-entérite qui sévit en ce moment sur la France. L’un d’eux vient d'ailleurs de rendre sur la moquette, comme en atteste l’auréole qui s'en va, grandissante, à l’image d’un continent que le virus investirait à grande vitesse. Je me dis que je serai probablement bon pour y passer, tôt ou tard. Sa mère me le refilera, ou alors mon fils, et tout le monde se retrouvera à se faire porter pâle. Dans le métro, je regarde par-dessus l’épaule de mon voisin. Par hasard, l'article qu'il lit est le même que celui que j'ai lu hier soir. Même contenu, même façon de le traiter. Mes deux voisins en parlent, abondamment. L'un d'eux évoque même l'« épidémie de gastro qui sévit sur la France ». Il n’y a pas de mots pour la décrire... Et l'on se remémore, non sans emphase, la vague de grippe A qui a entraîné tous ces chambardements, l’année dernière. [...]

      Cliquez sur les trois petits points entre crochets pour lire la suite de la nouvelle.

 

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Publié le 10 Juillet 2012

        Ravshan est officier au Foreign Office de l’aéroport national de Tachkent. Je suis obligé de le voir pour je ne sais quel papier qui me permettra de prendre un vol dans le pays. Comment parler de lui ?... C'est probablement le type même du fonctionnaire réchappé de l’ère soviétique. Il a conscience de son importance, et prend un malin plaisir à tout emberlificoter - sans oublier de se parer au passage de l'aura que lui confère son statut de petit chef. D’assez belle corpulence, paraissant suffoquer dans son costume gris trop serré, ses narines s’enflent sous l'effet du contentement de soi. Il préside aux mille et une petites secousses qui ébranlent chaque jour l’aéroport de Tachkent. On se presse pour le voir dans les couloirs. On murmure son prénom avec déférence. On fait la queue devant sa porte. Quand je finis par être introduit dans le minuscule office qui lui sert de bureau, j'ai été obligé de déambuler pendant plus de vingt minutes - dans un dédale de couloirs qui sont escamotés derrière une porte coulissante. Devant moi, Ravshan examine mon cas avec suffisance. Il cherche à la surface de son bureau quelque chose qui lui permettrait d'y échapper. Mais il ne trouve pas et, de guerre lasse, me déclare avec un je ne sais quoi de satisfait dans la voix :
     « I will have to take a decision after !… »
     S’ensuivent d’autres dossiers, ponctués de coups de tampons, que le fieffé coquin s'évertue à frapper avec une fougue toute administrative. L’attente est longue, mon temps précieux (j’ai encore une correspondance à prendre dans le pays), et le peu de cas que semble faire Ravshan de mon dossier n’est sans doute qu’un atermoiement de plus dans la comédie qu’un petit fonctionnaire se joue à lui-même. Mais je suis à sa merci. J'attends mon tour... Dans l’espoir d’un petit bakchich, Ravshan examine désormais tous les dossiers qui ne sont pas le mien, et lève de temps à autre ses paupières dans ma direction avec un petit air qui semble dire : « Bienvenue en Ouzbékistan...»

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Publié dans #Journal

Publié le 27 Juin 2012

 

Dans l’immeuble où je vis on voit par la fenêtre
Les fenêtres des autres serrées autour d’une cour
Intérieure pavée recouverte de salpêtre
Sur laquelle glissent doucement toutes les lueurs du jour

Lorsque le soleil brille c’est un jeu de miroirs
Qui parlent et se répondent comme des étincelles
Mais, dès la nuit tombée, deviennent mornes tiroirs
Où ne se reflètent plus que les ombres et le ciel

Soudain une porte claque : mon coeur bat la chamade
Au rythme d’un tapis qu’une mégère apprivoise
Penché par son balcon, son mari vous regarde
Plein d’humaine défiance et de stupeur narquoise

Midi sonne et les vitres s’entrouvrent toutes ou presque
Pour permettre au fumet des pitances orientales
De monter dans la cour, en sourdes arabesques,
Reprises par le graillon de musiques atonales

Lors la cour se remplit d’une vie provisoire
Des voix d’enfants répondent au tintement des couverts
« Bientôt l’heure du feuilleton : Amour & Désespoir »
Annonce un patriarche de sa voix débonnaire

Il est ainsi des cours d’immeuble où tout se sait
Par le biais des fenêtres qui s’ouvrent à l’envi
Générant des images comme dans les reflets
D’un mirage oriental depuis longtemps enfui.

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Publié dans #Poésie

Publié le 19 Juin 2012

      Dans ma ville, rue du pré Saint-Gervais, il y a trois coiffeurs qui portent le même nom. Pour peu que l’on regarde plus loin, dans les rues adjacentes, ce sont cinq ou six enseignes qui portent le même nom (Azar). Je me suis souvent demandé pourquoi. Evidemment, l’idée que ces gens proviennent de la même famille m’a effleuré l'esprit. Mais je me suis renseigné, et on m’a répondu que non, « que c’était le hasard ». Je n’ai pas voulu sombrer tout de suite dans le plaisir facile des calembours. Je suis allé me faire coiffer, une fois, deux fois  j’ai même pris une carte de fidélité, pour ne pas me ruiner. Mais aucune similitude ne m’a sauté aux yeux (en dehors du nom, bien entendu). Si bien que, peu à peu, j’ai dû finir par renoncer. Dans ma rue, il y avait Tony Azar, Pablo Azar, et Jean Azar. Un peu plus loin, c’était Michel Azar, Henry Azar, et Toni Azar  mais avec un i. Celui-là, je me suis toujours demandé ce qu'il faisait, à part de la concurrence déloyale. Mais comment savoir lequel a commencé par s'installer ?... D’autant que cela soulèverait peut-être d’autres problèmes. Droit au bail, usurpation de patronyme... Pourtant, ces gens ont forcément un rapport. On ne porte pas un même nom dans une même rue sans qu'il y ait quelque chose en commun ?...

         Le grand-père Azar, chausseur, et dont le nom a depuis longtemps disparu comme tant d’autres déportés dans les graffitis du Drancy, laissa paraît-il une dynastie de jeunes bambins aux coupes frangées et à la houppe légèrement dégarnie, vers 1950. Se sont-ils disputés pour l’héritage ? Ou bien ont-ils pâti, au contraire, de leur fardeau d’orphelin ? Et, cherchant à se démarquer, ont-ils trouvé dans cette vocation qu'ils s'imaginaient contraire un moyen de se différencier ?... L’aîné, Tony avec un y, ne voulait pas être coiffeur. Mais une redoutable habileté aux ciseaux, que ses instituteurs ne manquèrent pas de lui déceler pendant sa scolarité, le prédisposa-t-elle bien malgré lui à cette vocation ? Et son cousin Jean, qui lui rejeta très tôt sa parenté, s’en alla-t-il combattre comme il le prétendit en ex-Yougoslavie, au point de revenir traumatisé à l'idée de faire usage du moindre objet coupant  ciseaux et sécateurs compris ? Ces quelques exemples ne nous permettent pas d'expliquer l'alignement à l'identique des devantures. Et l'on ne peut raisonnablement comprendre l’histoire de la famille qu'en évoquant le cas du petit Toni (avec un i).

          Ce dernier chercha en effet à regrouper toute la fratrie dans un vaste projet à l'échelle internationale. Il conçut des vitrines, faites sur le même moule, avec une signalétique et un code couleur. Mais il se heurta bien vite aux réticences des autres membres de la famille. Chacun voulait faire son beurre, dans son coin... Une affaire d’argent détourné chez Henry Azar fit le reste. Les tiroirs caisses se refermèrent, et les projets de franchise internationale aussi. Le pauvre Toni, qui avait voulu voir grand, dut renoncer à ses rêves  non sans avoir retiré avant le y sur la devanture, qu’il partageait pourtant depuis toujours avec son cousin germain (le grand Tony). Après ça, tout ne fut plus que débandade, concurrence déloyale, coups d’épées dans le dos... Les différents frères en arrivèrent à se détester, sans que la signalétique foncièrement identique de leurs devantures soit modifiée (noir et blanc et argent). D’où cette ambiance délétère, et cette défiance… Les coiffeurs de la rue du pré Saint-Gervais sont en réalité des frères ennemis qui se détestent. C’est la raison pour laquelle je me suis souvent demandé en passant devant pourquoi ils persistaient à garder le même code couleur (blanc sur fond noir, lettres stylisées.) Certains mystères dans ma commune demeureront toujours pour moi impénétrables.

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Publié le 15 Juin 2012

     L’ampoule n°8 sort ce jour avec pour thème Alcôves & Souterrains. Avec à l'intérieur une des nouvelles de mon recueil Symphonie fiduciaire et autres nouvelles, republiée pour l'occasion. 

       Cliquez sur la photo pour la découvrir...

Cimetiere-sous-la-neige    

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié le 11 Juin 2012

Ce petit post pour signaler la parution du numéro 4 de la revue l’Ampoule, sur le thème : Enigmes & labyrinthes – dans laquelle se trouve un texte de votre serviteur, écrit à la manière de Bolaño–, ainsi que beaucoup d’autres textes et illustrations de grande qualité composés sur cette thématique prometteuse.

labyrinthe

La revue est téléchargeable gratuitement  : ici

 

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Rédigé par leboldu

Publié le 29 Mai 2012

 

Quand tes colliers de perle et tes colliers de verre
Glissaient le long des hanches, et de tes mollets nus
Qu’ils parcouraient ton corps comme des courants d’air
Qu’à peine j’attrapai – ils avaient disparu

Quand tes colliers de perle et tes colliers de verre
Me filaient dans les doigts, comme une eau de court-jus,
Et me serraient la gorge et me tiraient les nerfs
Et me dictaient ces mots : Je ne t’appartiens plus

Quand tes colliers de perle et tes colliers de verre
– Chapelets de promesses et rituels non tenus–
Devinrent bijoux en toc, et vieux calots de terre
Je fus comme terrassé, humilié, et perdu

Je hurlai à la lune, cabot à qui l’on laisse
Le souvenir de sa laisse, dressé comme une potence
Sous l’astre encore gorgé de tes colliers de liesse
De tes airs de comtesse et de tes rutilances.

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Rédigé par leboldu

Publié dans #Poésie

Publié le 25 Mai 2012

     Il n’y a pas trente-six façons de découvrir les vignobles de Bandol. Il faut prendre un chemin, sinueux à souhait, « aux longues échappées sur le bec de l’aigle et les Embiez ». Puis remonter parmi les vignes jusqu’au château de Pibarnon. Première halte obligée dans la tanière Jean-Pierre Gossein. On y boit un petit rosé, servi frais, dont la robe de corail témoigne de ces cépages particuliers que sont le Mourvèdre et le Cinsault. Ceux-ci sont supposés lui apporter souplesse et fermeté. C’est plus ou moins fermement que nous reprenons le volant en direction du Gros-Noré. Là, un vin blanc parfumé, moelleux en attaque, mais appuyé par des arômes de fleurs blanches et de tilleul, nous accueille. Sortons de ce traquenard légèrement éméchés. Poursuivons donc la route jusqu’à Lafranc-Veyrolles. Un breuvage rouge musqué, à la robe soutenue, quoique viril et élégant, nous y attend en embuscade – servi sur de petits tonnelets aux formes rondes. Sommes forcés d’y goûter. 1998, 1996, 1995 s’égrènent dans mon esprit… Nous ne sommes pas très loin de la colline du Télégraphe. Mais de toujours nouveaux obstacles nous y attendent. La route n’est plus très droite, et les bas-côtés sont revêches. On distingue à peine les remblais sur les côtés. Pleins, ronds, nobles et élégants - à l'instar d'un bouquet de Château Bunan 1990 -, nous nous frayons un passage parmi les notes ambrées de la complexité autoroutière. Tout à coup notre roue s’enlise dans le fossé. Nous sommes contraints d’arrêter. Le tanin est cassé ; dans la lie du chemin. La puissance et la complexité de la situation dans laquelle nous sommes me paraissent relever de la mouise la plus totale, avec une note de fond de sous-bois. A cinq bornes du château, dix de la plus proche ville, j’ai comme le pressentiment qu’on en a pour la nuit.

Journal, 2001

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Publié dans #Journal