Publié le 7 Novembre 2012

 

« Prenez donc tout de moi : le sens de ces poèmes

Non ce qu’on lit, mais ce qui paraît au travers malgré moi

Prenez, prenez : vous n’avez rien.

Et où que j’aille, dans l’univers entier,

Je rencontre toujours

Hors de moi comme en moi,

L’irremplissable vide

L’inconquérable rien. »

 

Valéry Larbaud, Barnabooth (Le don de soi-même)

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Publié le 1 Novembre 2012

       Quand la porte s’ouvrit, deux hommes entièrement vêtus de blanc apparurent. Seules deux marches étaient encore visibles, qui descendaient à partir du pas de la porte dans un grand univers blanc. Les hommes portaient des robes blanches, des cheveux blancs, peut-être même des barbes blanches s’il n’avait été impossible, dans ce blanc vaporeux, de les distinguer de leurs robes. Ils avaient l’air de sages, sortis de je ne sais quel concile ecclésiastique – et, tout en conversant, se faisaient mille politesses pour se laisser passer l'un l'autre. Presque simultanément, un troisième homme apparut, lui aussi vêtu de blanc, derrière eux. La même scène recommença, avec la même affectation, les deux premiers invitant le troisième à passer devant eux avec d'autant plus de salamalecs que celui-ci semblait plus important.

     Au bout du compte, l’un des deux premiers posa le pied sur la seconde marche, ce qui eut pour effet d’en faire apparaître une troisième en contrebas. Pour le moins rassuré – il était donc possible de s’aventurer plus avant dans cet escalier–, le troisième s’avança en direction de la troisième marche. Il s’apprêtait à en tester une quatrième, lorsqu’un quatrième sage apparut dans l’embrasure. Derechef, les politesses recommencèrent, avec maintes révérences et force prosternations, et le quatrième homme n’était toujours pas parvenu sur une hypothétique quatrième marche que deux autres hommes faisaient leur apparition.

     Aussi loin que je m’en souvienne, trente-trois hommes sortirent de cette porte, dont on ne voyait rien d’autre sourdre qu’une lueur noire, dans cet univers blanc. Et à chacun échouait la charge d’aller se poster jusqu’à une énième marche – pour, se retrouvant devant le choix de poser le pied sur la suivante, s’en tirer par le truchement d’une politesse. Trente-trois hommes par un, par deux, parfois même par trois, qui surgissaient de la porte en importante conversation, devisant probablement de hautes matières philosophiques, et ne semblant pas se soucier le moins du monde de là où ils allaient – visiblement plus préoccupés par là d’où ils venaient.

     Et puis, je me vis. J’étais seul. Dans l’embrasure de cette porte, j’apparus. Je portais un habit noir. En dessous de moi, les trente-trois ecclésiastiques étaient postés, sur le rebord de chaque marche, et m'invitaient à descendre. Je descendais, d’ailleurs, je descendais sans même m’en rendre compte. J’allais vers la fin de cet escalier. Ce ne fut qu'à mi-chemin que je compris l'absurdité de ma démarche. Il n’y avait personne, derrière moi. Personne à qui je pourrais m’en remettre lorsque, arrivé en bas, je serais devant le choix de poser le pied sur une hypothétique trente-quatrième marche. Je n’aurais même pas le recours d’une ultime politesse.

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié le 23 Octobre 2012

      Il est deux heures moins le quart. J’achève ma deuxième ronde. L’hôtel est calme, presque désert. Seuls trois clients restent encore à arriver. Je ne les attends pas. Je m’allonge sur le divan, en sachant qu’à tout moment, l'un d'eux risque d'arriver. Qu'il va me surprendre. Mais ça ne me fait ni chaud ni froid. La situation me plaît plutôt, même. J’entends les voix des gens qui chahutent, dans le couloir. Des voix nasillardes, chuintantes. Elles me semblent se rapprocher sous l'effet de la caisse de résonance que produit le passage. On a l'impression qu'elles pourraient entrer n'importe quand dans le hall de réception. Leurs voix me parviennent toutes déformées avec l'écho : « Assimbor Nibo glawob... Plutô ci plutô koi... Nassiyem Dalamidor ? »

      Les voix se sont estompées, à présent. Je me suis assoupi. Mais au milieu de mon sommeil, des hommes ont fini par rentrer dans le hall de réception. Ils n'étaient que deux, au début. Et puis ils ont commencé à se multiplier. Ils me palpent et m'auscultent - comme s’ils cherchaient à s’assurer que je suis bien dans l'exercice de mes fonctions... Je ne sais pas trop quoi faire. On ne sait jamais, ça pourrait être des types de la compagnie d'assurance venus pour s'assurer que je suis bien là, à veiller... On dirait des médecins ou des spécialistes, à la façon dont ils m'ausclutent (comme s'ils s'apprêtaient à poser un diagnostic)... Et puis, tout à coup, ils disparaissent. Tout aussi mystérieusement qu'ils sont apparus, et je ne vois plus devant moi que quelques particules de poussière dans le cadre en bois de la devanture vitrée qui donne sur la galerie – comme des résidus de leur présence.

       Le passage est de nouveau vide. Il y règne une lumière crépusculaire. Quelqu’un s’avance, au loin. Je ne vois pour l'instant que sa silhouette, dans l’arceau de lumière béant de la galerie. Mais il est encore loin. Et je ne sais pas s’il parviendra jusqu'à moi. Le passage est tellement long à parcourir, et truffé d'anfractuosités... J’ai souvent l'impression que les gens vont arriver jusqu'à mon hôtel – mais la plupart du temps ils bifurquent, happés par une porte sur le côté, ou bien interrompus dans leur progression par un embranchement qui s'offre à eux, et dans lequel ils s'engouffrent. 

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Publié le 16 Octobre 2012

       C’est la crise ! nous répète-t-on depuis des années. Le primeur, en bas de chez moi, justifie cela par la montée des matières premières, qui l’oblige à augmenter ses prix en conséquence. Mais c’est un véritable hold-up, si l'on s'arrête à considérer le tarif des fruits exotiques ou des légumes d'importation. Les prix dans l’immobilier, eux, connaissent un certain regain. Mais c’est à cause de la « crise » !... Les agents immobiliers sont contraints d’apprécier leur marge pour compenser le manque à gagner de la débâcle de 2001, et puis de celle de 2003, et puis de 2008. Dans le monde politique, c’est un peu la même. On ne peut pas employer le mot mais on peut assurément l'utiliser pour qualifier la mévente structurelle européenne que connaît notre continent, depuis... environ trente ans ?… Avant ce n’était pas pareil, c’était une sorte de ralentissement des indicateurs économiques, une difficulté à s’accorder autour des mêmes objectifs communs, un manque d’ambition globale... Mais aujourd’hui, avec l’affaire des « subprimes », le mot est lâché !... Et la crise de la dette, alors ? Que dire de la crise de la dette ?... Celle-ci, ce sont les politiques qui l’ont baptisée, et ils ne se sont pas trompés, même si elle n’est pas bien nouvelle non plus... Enfin ça fait toujours son petit effet dans les média. La crise financière ?... Celle-là, c’est la meilleure. Voilà des décennies que tout le monde investit sur des valeurs boursières, histoire de gonfler son petit pécule, et le fait que tout à coup les bénéfices ne soient plus au rendez-vous l'autorise à se voir affublée du sacro-saint mot ! A croire que c’est une chanceuse, la crise financière, et qu’elle n’a même pas besoin d’être une vraie crise pour qu’on la baptise comme ça. La crise a ses définitions, que le dictionnaire ignore… Et pendant ce temps-là, le petit primeur en bas de chez moi augmente ses prix sans s'arrêter. Les promoteurs doublent leurs commissions de fin de mois. Et le manège pour enfants qui vient juste de s'installer sur la place du marché ne désemplit pas. Mais c'est la crise, vous répétera-t-on sur tous les tons. C’est la CRISE !

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Publié le 11 Octobre 2012

 

      Il y a quelque chose que je crois déceler de commun entre le narrateur de La faim et celui de La promenade. Ce ne sont pas des oeuvres qui sont très connues, mais on fait avec ce qu'on a – surtout que je les ai découvertes sur le tard. A première vue, ce sont des histoires de gens qui se promènent, déambulent. Ce qui n’est pas une grande originalité : toute littérature est errance. Mais ce qui rapproche les deux personnages, c’est la capacité qu’ils ont, chacun, de faire des choses contre eux. Et de s’y enferrer. Le narrateur de La promenade, par exemple, est imbu de lui-même. Il maltraite les gens, prend les passants de haut, snobe ses employeurs. Le personnage de La faim fait en sorte d’avoir faim, il rejette les oboles, et redistribue les quelques couronnes qu’il a glanées à des mendiants plus nécessiteux. Il y a chez eux une tendance au masochisme. Voire à une certaine posture morale, qui les ferait passer pour enclins au sacrifice, s'ils n'étaient parallèlement un peu hâbleurs, ou donneurs de leçons. Le narrateur de La faim ne veut pas sombrer dans la bassesse. Il refuse de mendier. Mais dans le même temps il a faim, de plus en plus faim et froid, et il vomit tout ce qu'il mange. Néanmoins, il ne veut pas s’abaisser à le montrer. Il y a là, qu'on le veuille ou non, une certaine grandeur. Peut-être celle de l’auteur, ou de celle qu’il voudrait laisser paraître, en la collant à ses personnages. Ou encore celle de la grandeur d'âme dont il voudrait les affubler, en ne les abandonnant pas aux instincts triviaux. Quoiqu'il en soit, ces deux livres nous confrontent à deux caractères entiers, exaltant tour à tour une droiture et un ascétisme jusqu'au-boutiste – qui confineraient au masochisme s’ils n’étaient contrebalancés par une écriture toute en justesse, et un réel émerveillement devant les choses.

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Rédigé par le boldu

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Publié le 9 Octobre 2012

      Les rondes du passage Jouffroy consistent à aller d’un bout à l’autre de la galerie, à minuit, deux heures et quatre heures du matin. Aucune nécessité n'y préside, en dehors de la volonté de la société d’assurances qui gère le passage. Des années plus tard, je repenserai à ces épuisantes allées et venues, dans le coaltar, dans la froideur du gel qui emprisonnait le carrelage l'hiver, ou sur la tiédeur du pavé caniculaire. Je voyais défiler, passablement endormi, les vitrines de toutes les époques. Parallèles ou boisées, longues ou larges, déclives ou ornementées. Tout cela en une captivante ligne de fuite, la tête penchée, sur le côté. Mais pour l'heure, je dois bien avouer qu'elles me cassent plutôt les pieds, ces rondes... Je fais en sorte de les accomplir quand ça m'arrange. Une impression, cependant, me revient. Lorsqu’on introduit la clef du « mouchard » qui doit s'insérer dans le boîtier d'assurance, on se sent comme prisonnier. C'est comme si on ne faisait plus qu'un avec la galerie. Comme si on était enchaîné au mur par la petite chaînette qui relie le boîtier à la clé, et cela crée, je ne sais pourquoi, une identification avec les lieux des plus étranges.

 

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     Texte suivant : Veilleur de nuit (IV)

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Rédigé par le boldu

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Publié le 1 Octobre 2012

                                                                            A mon  père

Un jour mon père m’offrit un camion de pompier
Pour avoir bravement enduré la souffrance
De trois points de suture qu’on m’avait faits au front
– J’étais fier comme un paon : j’avais pris l’ambulance

Je ne sais pas pourquoi je perdis ce camion
Avant d’avoir eu le temps d’en faire usage
– Ou bien avaient-ils fui, lui et tous ses santons,
Sauver d’autres enfants des périls de mon âge ?

Toujours est-il que j’ai un pincement au coeur
Depuis quand je revois un présent qu’on m’a fait
Et auquel je n’ai pris le soin de faire honneur
Par oubli, par paresse, ou s’il me déplaisait

Offrez-moi des cadeaux ! j’en ferai des poèmes
Je les emballerai dans des rubans de mots
Je veux donner un nom à chaque bonté qu’essaiment
L’homme dans sa grandeur, la vie par ses appeaux. 

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Rédigé par leboldu

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Publié le 28 Septembre 2012

    Deuxième nuit. Je me dis d’emblée : ne serait-il pas intéressant d’écrire une nouvelle dans un hôtel ?... Un veilleur de nuit qui découvrirait quelque chose de bizarre, et qui en tirerait le fil d'une intrigue dans ce huis clos ?… J’y pense et puis j’oublie. Tous les ressorts de la narration m'ennuient. Je souffre d’un manque évident de formalisme pur. Je souffre de tout ce qui me retient de m'exprimer au grand jour. Alors en attendant, du fond de cet hôtel où je veille la nuit, je regarde les gens passer.

   Lorsqu’on les voit entrer, on n’est jamais bien sûr qu'ils vont arriver jusqu’à mon hôtel. Il y a tellement de portes, de couloirs adjacents, que les gens peuvent bifurquer à tout moment. Il y a par ailleurs un autre hôtel qui se trouve un peu plus loin (le Ronceray ***). Je les ai pourtant bien regardés. Quand ils rentrent, ils s'avancent d'abord sur le carrelage, lentement. C’est comme s’il y avait une sorte d'instabilité dans ce passage, de volatilité due à l'ancienneté. J'imagine que c'est à cause de l'atmosphère, dix-neuvième siècle. On a le sentiment d'être dans une perpétuelle brume diffuse. A l’image d’un voyage que l'on accomplirait dans un autre temps, j'ai l'impression que chaque pas risque de les mener vers un autre cadre. Et que chaque boutique où ils seraient amenés à rentrer pourrait s'avérer être un décor qui correspondrait à cette même boutique mais dans une autre époque.   

     A venir :  Veilleur de nuit (III)

     Précédent :  Veilleur de nuit (I)  

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Publié le 26 Septembre 2012

 

    « Tout se répond. La lecture des classiques, qui ne parlent jamais de soleils couchants, m’a rendu intelligibles bien des couchants, dans toutes leurs nuances. Il existe un rapport entre la compétence syntaxique, qui permet de distinguer les différentes valeurs du cependant, du mais et du néanmoins, et l’aptitude à comprendre le moment où le bleu du ciel, en fait, est vert, et quelle part de jaune peut renfermer le vert-bleu du ciel.

     C’est au fond la même chose, que l’aptitude à distinguer et celle à « subtiliser ». Sans syntaxe, pas d’émotion durable. L’immortalité est une fonction du grammairien. »

F. Pessoa, Le livre de l’intranquillité, fragment 228

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Publié le 14 Septembre 2012

    Me voilà installé. Je suis assis derrière un haut secrétaire en bois, façon guichet d'employé des postes, au siècle dernier. Je l’ignore encore mais un peu plus de dix ans plus tard, j'occuperai à peu près la même place. J’aurai commencé à "faire carrière" dans l’hôtellerie, sans m’en rendre compte, comme ça devait probablement être écrit dès le début dans mon cv : tout écrivain qui n'a pas trouvé son lectorat se doit d'endurer au moins dix années dans le hall d'un hôtel de charme. Me voilà contraint de m’y plier, pour une bonne décennie entrecoupée de jobs miteux dans l'animation, l'œnologie, ou la haute voltige photographique. Je suis veilleur de nuit à l’Hôtel Liszt, passage Jouffroy, 9ème arrondissement. Rien d’extraordinaire ne devrait m’arriver... Probablement de temps à autre un client saura-t-il pimenter la routine des rondes que je dois accomplir, toutes les deux ou trois heures. Mais à part ça, il me faudra me contenter du cachet dix-neuvième de cet hôtel, avec son hall lambrissé, ses chambres toutes dissemblables, et ses clients plus ou moins triés sur le volet. Ici on aime le vieux... Il faut se le dire. Même les téléphones sont à l’ancienne, avec leur combiné recourbé, et certains fauteuils seraient dignes d’entrer au musée Grévin. (Enseigne qui se trouve être notre voisine, en passant.) L’hôtel n’est pas informatisé. On a renoncé à y mettre des ordinateurs depuis qu'on a découvert les charmes du planning en carton au format A3. J'ai l'impression de vivre dans une autre époque. Il suffit du reste d’arpenter le passage Jouffroy pour se sentir projeté dans un autre siècle. En longeant les vitrines de ses boutiques hors du temps, avec leurs vieilles cartes postales, leurs stands de BD vintage, leurs jouets en bois manufacturés... Je réalise alors, dans un éclair de morbide lucidité, que quel que soit le lieu où j'ai été sur terre, j’aurais toujours voulu être ailleurs. Je voudrais marcher là en passant par ici. Je voudrais manger ça en croyant boire ceci. Ne serai-je donc jamais content là où je suis ?
 

    Ce post entame une série de textes sur le « job » de veilleur de nuit. 

Veilleur de nuit (II)

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Rédigé par leboldu

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