Publié le 6 Septembre 2022

«  Le monde est actuellement trop sombre pour que j'écrive de nouvelles histoires. La réalité a fini par dépasser la fiction ».

Charlie Brooker, créateur de Black mirror, 2021

  Je suis heureux de vous annoncer la parution de mon dernier livre, Sur la Désincarnation, essai sur une situation qui nous échappe. Il s'agit d'une somme qui synthétise la plupart de mes recherches esthétiques, depuis quelques années. J'aurais pu le laisser dans un coin, mais l'actualité récente a fini par me rejoindre, et les deux années de covid m'ont paru tellement enfoncer le clou de l'irréalité dans notre société, que j'ai fini par me dire qu'il valait mieux le publier. Voici donc :

 

Sur la Désincarnation - essai sur une situation qui nous échappe

Nicolas Gracias

 

 

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié le 28 Juin 2016

Dans ma ville, ils ont refait complètement le crédit agricole. Ils ont choisi le parti de la transparence. Vu du dehors, pour peu qu'on colle la tête contre la vitre, on voit tout ce qui se passe à l'intérieur. Les arcanes du crédit agricole vous sont ainsi dévoilées. J'avais un doute sur le fait que le directeur de l'agence jouait discrètement au solitaire, sur internet. Me voilà confirmé. Quant à l'élégante chargée de clientèle qui m'a refusé trois fois un crédit l'année dernière, je sais désormais à quoi elle passe toutes ses journées. C'est ça aussi, la transparence. Parce que le monde bouge. Comme il s'agit de ma banque familiale depuis des générations, je risque tout de même un oeil à l'intérieur. C'est tout propret, ça fait penser à un décor de sitcom, avec des petites tablettes recouvertes d'i-pads, des machines à expresso dernière génération, des hôtesses d'accueil vous attendant derrière des tables gigognes remplies de bordereaux de remise de chèques. Une banque qui donne envie d'agir.

Certaines personnes entrent pour reluquer, histoire de voir. Les employées sont affables. On ne s'inquiète pas que l'un ou l'autre client soit interdit bancaire. Les coffre-forts n'existent plus. Les comptes bancaires, non plus. En fait, il n'y a plus rien. Dans le fond, la porte du patron de l'agence s'ouvre et se referme, comme la porte battante d'un grand restaurant. Trompe-l'oeil ? Fausse salle des marchés déguisée en sanitaires pour le personnel ?... La porte s'ouvre en réalité sur la vision d'une petite cour à l'arrière, avec des chaises réunies autour d'une table. C'est le coin-repas. De là, il semble possible de tout faire, de gagner les rues du centre ville, voire pourquoi pas de s'échapper jusqu'à la place principale. Les coulisses du crédit agricole semblent ainsi exposées. A tous les courants d'air, à toutes les fluctuations de l'extérieur, comme désormais les banques qui sont censées véhiculer nos flux électroniques, froids et informels. A l'intérieur, les automates à billets clignotent, comme des machines de casino. Dans un miroir latéral, une employée retouche son maquillage avec l'expression gênée de quelqu'un qui ne voudrait pas trop qu'on la voie.

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Publié le 24 Juin 2016

     « L'enfant qui joue est un enfant qui pense, ce n'est pas l'enfant qui calcule qui pense, c'est l'enfant qui joue. Si d'ailleurs l'enfant ne joue pas avec les mathématiques, s'il ne joue pas avec l'histoire ou la géographie, ce n'est plus un enfant. Vous vous souvenez peut-être de ce passage du philosophe Walter Benjamin que j'ai toujours trouvé génial, que je cite toujours (je suis désolé de radoter pour ceux qui me rencontrent plusieurs fois dans l'année), quand Benjamin parle de l'enfant qui essaie d'attraper la lune comme une balle, il dit : « Le geste n'est pas vain malgré les apparences parce qu'il nourrit un élan de la main, du cœur et de l'esprit ». Et il dit : « Que serait un enfant qui serait purement adapté à la tâche, serait-il encore un enfant, n'aurait-il pas perdu la naïve joie d'exister ? »

Roland Gori, issu de la conférence La fabrique des imposteurs

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Publié dans #lectures

Publié le 7 Juin 2016

 

C'était l'hiver et l'été.

L'eau près de la rivière,

comme elle montait.

Brumes entre les collines.

Dans la vallée les riches villas,

fermées, roses et blanches.

Renard et chouette

cachés à tous regards,

Un jour ouvré pour hérons et souris.

Et, solitaire, l'homme qui aimait les femmes,

ses pensées ailleurs qu'aux oiseaux.

Rosée ou pluie,

sur les feuilles dentelées,

l'appel d'un train

au fond du ravin.

Combien, pensait-il,

combien de rayons a la roue

d'un seul

jour ?

Cees Nooteboom

 

April auf dem land

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Publié le 14 Avril 2016

 

    « Etre une star ou une personnalité de rang mondial n'est rien. Parfois même on ne choisit pas de voir s'abattre sur soi l'amour de la foule, comme ces vedettes de la télé-réalité qui ne savent rien faire de leurs dix doigts et semblent élues par le désir de la société. Etre champion comme je le suis moi, au maximum de ses capacités, est une toute autre paire de manches... La notoriété n'entre en rien dans votre accomplissement de triomphateur, mélange d'humilité, d'orgueil, de projet et d'action. Moi-même, je suis un champion et une star. Mais avant de devenir une star, j'étais un champion qui tout aussi bien aurait pu ne jamais devenir célèbre... Je vous le redis, si vous tenez ce livre entre vos mains, c'est que vous avez déjà effectué la moitié du chemin pour révéler votre valeur, à vous et aux autres. Ne vous laissez pas polluer par le monde extérieur – médias, famille, crédits, stress. Etre champion, c'est être Dieu, tout seul. »

Frédéric Ciriez, Je suis capable de tout, ed. Verticales, 2016

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Publié le 13 Avril 2016

« L'imagination n'est fertile que quand elle est futile »

Nabokov

Par bien des aspects, ce livre ressemble au Manuscrit trouvé à Saragosse, de Jan Potocki. On y retrouve des références chères aux Mille et une nuits, à Dom Quichotte, aux contes à tiroirs, dans un cadre de voyages implanté tout autour de la mer Méditerranée. Mais Blas de Roblès y adjoint une histoire contemporaine qui, tout en ne constituant peut-être pas le meilleur morceau du livre (l’érudition de la partie baroque sur le jésuite Athanase Kircher est plus réussie), donne une dimension moderne au récit. Par là même, l'auteur pointe du doigt des défauts inhérents à la construction de certains romans contemporains. Les personnages semblent dépendants d’idéologies qui les dépassent… Le héros, Eléazard von Wogau, est empêtré dans une marée de bons sentiments. Incarnant une sorte de dandy malgré lui, il pourrait par moments rappeler la grâce du cynisme désenchanté du consul d'Au-dessous du volcan, s’il ne choisissait le camp du nihilisme. D’une manière générale, les personnages semblent désespérément postmodernes, incarnant par leurs prises de position un peu contradictoires un discours dans l’air du temps dont l'auteur n'est à mon avis pas dupe.

Dans le même temps, J.M. Blas de Roblès nous narre en filigrane les aventures rocambolesques d’un jésuite du nom de Athanase Kircher. C'est la meilleure partie du livre. L’auteur excelle à recréer son personnage de jésuite érudit, qui s’est toujours trompé sur tout, mais n’en a pas moins été célébré à son époque, accompagné en toutes circonstances de son Sancho Pança de bénitier, Caspar Schott. La partie sur Kircher est d’autant plus jouissive que l'on peut s’amuser à en vérifier l'authenticité par la suite.

Moralité : plus un auteur excelle dans la recréation du passé, moins il se compromet dans les affres du présent. La partie Renaissance est suffisamment réussie pour qu’on tourne les pages avec avidité. Je déplore que Blas de Roblès ne se soit pas plus immiscé dans la boue du contemporain – comme il le fait davantage avec son livre suivant : L'île du point Némo. Là où les Tigres sont chez eux est néanmoins un livre solide, déroulant les deux pans d'une même Histoire dans des intrigues aux consonances parallèles, et jouissant de l'imagination fertile et de la luxuriance d'une époque qui - semble nous dire l'auteur - est morte et révolue.

Ed. Zulma

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Publié dans #lectures

Publié le 5 Avril 2016

     L’une des choses qui m’intrigue le plus, chez mes contemporains, c’est l’incuriosité. Quand on naît, qu’on est enfant, le monde est généralement un émerveillement, on est curieux de tout. Cette propension à l’émerveillement, dieu sait pourquoi (mais plus probablement que dieu, la société le sait), on finit fatalement par la perdre... Ce qui est navrant, c’est que cela touche toutes les couches de la société (des moins immodestes aux plus démunies). Mis à part les étrangers, qui ont peut-être une raison supplémentaire de se montrer curieux, puisqu’ils vivent dans un contexte différent de celui où ils sont nés. Mais est-ce la seule ? N’y a-t-il pas, dans notre société française, dans son penchant à l’autofustigation, quelque chose qui nous prédispose ?... Vous pouvez regarder partout, ça se retrouve à tous les niveaux : les bourguignons qui sont incurieux vis-à-vis des bordelais. Les parisiens qui sont incurieux vis-à-vis des provinciaux. Les habitants d’une petite ville de province qui sont incurieux vis-à-vis du tout nouvel arrivant. Et, chose peut-être plus étonnante encore, les gens sur les réseaux sociaux, et qui devraient s’intéresser à ce qui s’y passe, sont incurieux de ce qui s’y passe vraiment. D’où vient cette incuriosité notoire ?... Y a-t-il dans les phénomènes de l’individualisme, dans l'agrégat des communautarismes, dans la façon dont les machines nous dérobent peu à peu notre capacité d'attention, quelque chose qui fait que nous n’aurions plus le temps de nous intéresser à notre prochain ?...

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Publié le 29 Mars 2016

Une jeune femme que je connais s'est fait greffer un anneau gastrique (suite à un problème de surpoids). Elle était plutôt ronde quand je l'ai rencontrée. La fois suivante, elle avait perdu près de cinquante kilos, et s'apprêtait à quitter son mari. Entre temps, elle avait fait les quatre cents coups avec des amants, et avait retrouvé, selon ses dires, sa personnalité d'avant. En effet, en la voyant, on ne pouvait pas la reconnaître. La technique chirurgicale était parvenue à lui redonner son corps de jeune femme. Ses amis n'en revenaient pas. Ils la plaignaient, d'ailleurs, mais plaignaient plus encore son enfant – et puis évidemment son pauvre diable de mari, qui s'enfonçait doucement mais sûrement dans une irrésistible dépression. L'anneau de puissance, qui les avait uni au jour de leur mariage, sous la forme d'une bague de dix-huit carats, s'était glissé dans le creux de son estomac pour se muer en un anneau duodénal à même de transformer leur union en le plus hideux cauchemar. La jeune femme s'était métamorphosée Au creux de son estomac, on pouvait presque voir l'anneau scintiller de mille feux, irradiant le plexus solaire et les organes, comme le symbole de la toute-puissance que la supertechnologie de son époque lui aurait conférée.

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Publié dans #Journal

Publié le 24 Mars 2016

« Voir, percevoir ou utiliser un prolongement de soi-même sous une forme technologique, c'est nécessairement s'y soumettre. Ecouter la radio, lire une page imprimée, c'est laisser pénétrer ces prolongements de nous-mêmes dans notre système personnel et subir la structuration ou le déplacement de perception qui en découle inévitablement. C'est une étreinte incessante de notre propre technologie qui nous jette comme Narcisse dans un état de torpeur et d'inconscience devant ces images de nous. En nous soumettant sans relâche aux technologies, nous en devenons des servo-mécanismes. Voilà pourquoi nous devons, si nous tenons à utiliser ces objets, ces prolongements de nous-mêmes, les servir comme des dieux, les respecter comme des sortes de religions. »

Marshall Mc Luhan, Pour comprendre les média, 1968

Mythologie

Marshall McLuhan

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #Pensées

Publié le 15 Mars 2016

 

J'ai eu l'opportunité de rencontrer Charles Robinson lors d'une conférence qu'il donnait à l'occasion d'une résidence dans le 93. A l'époque, celui-ci ne tarissait pas d'éloges sur des auteurs comme Olivier Cadiot, Chloé Delaume, et autres représentants de la tendance contemporaine qui rejette la notion d'histoire en littérature. Il a depuis visiblement viré sa cuti en écrivant ce gigantesque roman polyphonique. Je ne prends pas souvent la plume pour vanter un roman contemporain – mais là, sa qualité me l'impose. Je n'ai jamais lu de roman aussi intéressant sur la banlieue. (En son temps, Jean-François Richet fit probablement un travail à l'ambition comparable avec Etat des Lieux, au cinéma). C'est à la fois riche de langage, d'invention, et une fresque quasi-anthropologique sur la situation de la banlieue française à l'heure actuelle. Personne n'a selon moi aussi bien décrit le mal, et en même temps l'impossibilité de le résoudre. Charles Robinson invoque Schumpeter à la rescousse. Mais il décrit aussi admirablement bien comment la fée informelle du capitalisme s'immisce dans les esprits des bailleurs-relogeurs, comme dans ceux des banlieusards qui y habitent – par le biais de la téléphonie, de la drogue, ou de l'addiction aux média. De ce point de vue, la fresque est nuancée. Pour une fois, ce n'est pas le gentil banlieusard qui trime et le méchant capitaliste qui l'exploite. Il y a une double lecture. Par ailleurs, les personnages sont à la fois touchants et poétiques. Il n'y a pas de complaisance. Uniquement de la description, et l'auteur n'est pas en reste puisque le narrateur fait apparemment partie du puzzle de cette déconfiture banlieusarde. C'est un livre avec une pensée derrière –  chose rare. Je le conseille à quiconque a envie de savoir comment notre monde s'achève* ou, pour reprendre son titre plus optimiste, comment une guerre civile peut commencer.

* i.e. jusqu'à quelles ramifications du monde physique

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Publié dans #lectures