Publié le 8 Février 2013

   
     Michel aime Vanessa. Vanessa le lui rend bien. Tous les deux sont issus de la génération post soixante-huitarde. C’est-à-dire qu’ils sont persuadés que leur amour peut survivre à bien des escapades, et qu’il n’est nullement nécessaire de vivre en couple pour avoir des enfants. Dans leur vie, il n’est donc pas vraiment de place pour le hasard, surtout pas celui de l'amour puisque le leur est raisonné, et fruit d’une lente maturation des sens et de l’expérience qui a déjà fait ses preuves depuis le début de l'humanité. Bref, ils s’aiment comme tout le monde, et continueraient à le faire si les démons de la libération sexuelle ne venaient de temps à autre les tarauder. Michel achète des magazines, fantasme sur des passantes, regarde le décolleté de ses voisines. Vanessa, qui se veut émancipée, l’incite à passer à l’action, en lui disant qu'ils ne doivent devenir pour l'autre une source de frustrations. D’un commun accord, ils décident donc de se livrer à quelques-unes de ces parties fines qui n’ont probablement pas plus perduré, des suites de 1968, que l’égalité des chances après 1789. [...]

     Cliquez sur les trois petits points entre crochets pour lire la suite de la nouvelle.

 

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Publié le 4 Février 2013

 

J’ai un carré de ciel, au-dessus de ma tête
Qui me dit s’il fait beau, ou s’il pleuvra peut-être,
Dans ma vieille mansarde, projeté par les fenêtres 
J’ai un rai de soleil qui va, vient et s’arrête

Pour peu que le temps mue, mon carré se transforme
En un triangle sourd de ciel bleu déchirant
Qui envahit la cour et asperge les fenêtres
D’une figure spectrale, comme un gros cerf-volant

Trapèzes, losanges, triangles rectangles
Issus de mes rêveries géométriques d’enfant
Apparaissent au plafond, veinés par les lézardes
De cet engourdissement qui me tient lieu de temps

C’est là le charme abscons de mon bout de fenêtre 
M’informer de la pluie, me parler du beau temps
Sous la forme de figures dont les vains périmètres
Sont comme autant d’humeurs qui me relient aux gens.

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Publié dans #Poésie

Publié le 1 Février 2013

Cet article est la suite du post : Le carré d’art

   Nous avons retrouvé les colonnes de l’ancien théâtre !... Elles sont sur une aire d’autoroute, à Caissargues, quelque quinze kilomètres à l’ouest de Nîmes. Rappelons, pour la circonstance, que ces colonnes sont les vestiges transplantés de l’ancien théâtre de Nîmes, incendié il y a plus de cinquante ans, en 1952, et qu’un d’obscur micmac électoral a fait transbahuter dans cet endroit. Elles s’y dressent comme des juges, en plein cagnard, au bout d’une allée bordée de micocouliers. Mais, à peine nous sommes-nous approchés qu’un petit personnage nous interpelle, de derrière des branches : « Pour que le Carré d’Art ne devienne pas une énième bibliothèque François Mitterrand en ce bas monde !» nous harangue-t-il. Il nous tend l’un de ses tracts. L’homme fait partie du COMCART - le comité contre la « Mittérandisation » du Carré d’Art de Nîmes. Pour joindre l’utile à l’agréable, il a décidé de venir ici. « Il n’y a pas grand monde » finit-il par dire. « Presque personne, pour être honnête… Mais il arrive que parfois, lorsque la chaleur tombe, le fantôme de Raymonde (celle qui fit brûler l'ancien théâtre), revienne hanter les ruines... » Nous tendons l’oreille à son laïus. Raymonde est comédienne. Elle est nostalgique de ce temps où elle était actrice, dans les années soixante-dix, et, comme la mère du ténor dont l’opéra fut incendié, elle n’a pas supporté de voir les colonnes de l’ancien théâtre déplacées. Alors, chaque soir, elle monte dans sa 4L, s’acquitte des deux francs cinquante pour prendre l'autoroute, et vient déclamer des vers. Quand elle est inspirée, elle récite du Sophocle, Eschyle, quelques strophes d’Euripide... Quelque coléoptère se fait son coryphée, les sauterelles ses choreutes, et, dans les vapeurs rousses de la garrigue qui s’éteint, sa voix s’immisce entre les arbres. Certains soirs, on croirait voir la nature s'éveiller, et le chant des cigales s’allier à son chant. Pendant ce temps-là, sur l’autoroute 54, les voitures vont et viennent sans discontinuer. Ignorant que Raymonde joue... Qu'elle rejoue même chaque soir le drame de sa vie. »
    Le petit homme termine son histoire en nous tendant l'un de ses tracts, comme un bonimenteur le jour du marché : « Pour que le Carré d’art ne devienne pas une énième bibliothèque François Mittérand en ce bas monde ». Et nous le lui prenons.

(Journal, 2001)

Photographie Hélène Caroux

Photographie Hélène Caroux

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Publié le 28 Janvier 2013

     Après avoir planté le décor du passage Jouffroy (Veilleur de nuit), je vais évoquer les personnages qui l’habitent.

     Néva faisait partie du personnel de l’hôtel Liszt. Etant un fervent amateur de littérature russe, la simple évocation de sa géographie fluviale me ravit. Mais, comme la plupart des femmes russes, Néva s'est avérée une jeune fille bien sûre d'elle-même. Elle a même un orgueil que je n’aurais jamais imaginé trouver chez une employée d’hôtel. Il faut avouer qu'elle ne se destinait pas forcément à ça. Néva est dynamique, rentre-dedans, volontaire. Ce genre de personnalités m’intrigue toujours. Je me demande jusqu’où elles peuvent aller pour assouvir leur volonté de domination. Le plus souvent, elles s’imaginent que ce sont les autres qui sont des faibles, et qu'elles seules sont fortes. Mais c'est une vision du monde qui les arrange.

  Lundi dernier, nous avons eu ensemble quelques échanges acrimonieux à propos du découpage des tranches de pain de mie pour le petit déjeuner. Les responsabilités qui m’ont été confiées m’imposent en effet de mettre en place un buffet tous les matins. Or, le découpage des tranches s’avère depuis peu non conforme à la volonté de notre patron, qui préconise de le faire longitudinalement, c’est-à-dire de façon à offrir à l’oeil du client arrivant pour déjeuner la vue appétissante de la mie plutôt que celle de la croûte... Je fais les frais de son autoritarisme primaire. Voici que, quelques jours plus tard, elle revient à la charge dans le hall de réception, en minijupe serrée, et me fait la morale comme quoi je n'aurais pas sorti les poubelles correctement la veille au soir.

     Dans le hall de réception, je vois se dessiner, en travers des barreaux de l'escalier qu'elle gravit, les grandes lignes du curriculum vitae de Néva. Néva est moscovite. Elle vient d’une famille de riches fonctionnaires russes, qui ont prospéré pendant les années 80. Elle n’a jamais fait la vaisselle, ni le ménage, ni porté ses valises. Depuis l'âge de deux ans, elle vit confinée dans un univers de majordomes et de laquais qui font tout à sa place. Elle ne sait pas cuisiner. Ni ranger sa chambre. Aussi la France qu'elle découvre lui apparaît-elle progressivement comme un nid de contrariétés et de déconvenues... Elle loge au quatrième étage, dans une chambre de bonne que je ne verrai jamais, parce qu'elle ne m'y invitera pas et qu'elle a tous les privilèges qu'aucun employé aura jamais. (Il semblerait que le patron ait lui aussi un faible pour la géographie fluviale.) Elle dort sous les combles, nichée dans les hauteurs de ce bâtiment dont on ne devine rien de l'extérieur, car il est sur cour, tout au fond d'un passage second Empire, tout en recoins et en détours, en escaliers et en passages dérobés (comme une peinture d'Escher). Elle profite des petits déjeuners plus ou moins à l'oeil. Elle a un regard je n'apercevrai jamais que dans un passage en accéléré un peu fortuit, mi-ironique mi-forcé, lorsqu'elle rentre très tard le soir à l'hôtel, après un rendez-vous galant  un regard qu'il me semble encore aujourd'hui voir comme dans un rêve à travers le doux voile de son écharpe angora qui lui filait à ravir entre les doigts.

A venir :
Les personnages : Mario

 

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Publié le 25 Janvier 2013

 

Je suis fils de pieds-noirs. Mes grands-parents, mon père et mon oncle ont vécu en Algérie jusqu’à l’indépendance, et, bien qu’ils nourrissent parfois une certaine rancoeur de s'en être fait chassés, je ne peux, étant né en France, relayer un tel point de vue. J’ai par contre été sensibilisé très tôt à ce problème, par ma famille, puis par les soucis d’intégration que les Algériens ont fini par causer dans notre pays. La situation s’est depuis considérablement détériorée. La condition des Arabes en France est devenue un casse-tête, dans lequel rentrent en ligne de compte : la question de l’identité, leur rapport à la France, et enfin le bâclage voulu ou non de la décolonisation. C’est un sujet que l’on aime volontiers ressasser dans les marronniers. Il ne saurait y avoir selon moi de fossé entre deux peuples qui ont si longtemps cohabité. Encore aujourd'hui, une simple mer les sépare. C’est précisément la superposition des peuples qui fait que le monde évolue. Par l’ingérence, ou par la juxtaposition. Pendant la Rome antique, la situation des « barbares » était probablement comparable à celle des Maghrébins aujourd’hui. C’est-à-dire qu’ils n’étaient ni totalement assimilables, ni totalement assimilés. De même, des civilisations comme Carthage ou Rome, émergeant de la déchéance des Grecs, peuvent être comparées rétrospectivement à la Russie ou à l’Amérique, succédant à la vieille Europe. Je n’enfoncerai pas plus loin le bélier de la métaphore. Ce qui se cache derrière la peur des Français, aujourd'hui, c’est la peur de se trouver dépossédés de leur territoire au profit d’autres minorités plus incarnées. Il suffit de se promener dans les petites villes du Sud de la France, où je marche en ce moment, pour s'en rendre compte. Les Arabes sont bel et bien présents, par leurs voix, par leurs cris de crécelle, par leurs regroupements de patriarches au coin des fontaines, autour des places de village. Ils sont incarnés - au contraire de nous, qui évoluons de plus en plus dans les sphères désincarnées de la tertiarisation des métiers. Ils sont enracinés dans ce sol même qui n’était pas forcément le leur au démarrage, mais qui a fini par le devenir – par la force des choses. Leurs voix dans les ruelles, les cris d’enfants qui interfèrent, les longs appels au bled dans un charabia invraisemblable, tout cela forme la trame sonore de ces petits villages du côtes-du-Rhône que je prends plaisir à arpenter, et qui constituent pour moi le fonds de tiroir sensible à même de faire ressurgir les souvenirs de cette époque où ma famille vivait encore en Algérie.
    
Vaison-la-Romaine, 2003


Un lien intéressant sur la décolonisation africaine : http://fusionnisme.blogspot.fr/ (par Alexandre Gerbi)

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Publié dans #Pensées

Publié le 23 Janvier 2013

    

        À l’autre bout du fil, le rebouteux lui recommanda de ne pas s’en faire et de rester là où il était — car il serait là dans une demi-heure. Mais, une demi-heure plus tard, cependant, le rebouteux n’était toujours pas arrivé, et Achiléum recommença à se morfondre : « Ohlala. Mais qu’est-ce qu’il fiche ? Ça fait plus d’une demi-heure que je l’attends ! S’il ne se dépêche pas ma jambe va finir par se déshydrater…» Le rebouteux, cependant, n’arrivait pas et, s’il manquait à ses plus élémentaires obligations — ou, en tout cas, à sa parole —, c’est parce qu’il venait lui-même de pâtir d’un cas de force majeure inattendu. Après avoir raccroché, monsieur Mim s’était en effet apprêté pour le rejoindre. Il avait regroupé toutes ses affaires dans son cabas, s’était habillé, et c’est alors qu’il avait remarqué, en enfilant son pardessus, que son oreille était restée collée au combiné (probablement suite à leur conversation). « Voila qui est fâcheux, s’était-il dit. Comment vais-je pouvoir aller chez ce patient si je n’ai pas mon oreille, qui est la seule à avoir entendu ses précieuses indications pour s’y rendre ? » Monsieur Mim avait détaché délicatement son oreille et, l’ayant examinée, s’était rendu à l’évidence : il n’en tirerait plus rien. Fort heureusement pour lui, monsieur Mim avait plus d’une oreille dans son sac, et il s’empressa de s’en greffer une autre, un peu plus grande que la précédente — mais manifestement tout aussi peu attentive car à peine l’eut-il remplacée qu’il en oublia complètement l’histoire de ce pauvre monsieur, et partit faire sa tournée.

    La main (extrait), Symphonie fiduciaire et autres nouvelles

 

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Publié le 18 Janvier 2013

        Un jour, en me promenant dans les allées de mon supermarché de quartier, je me suis demandé comment on avait pu concevoir des rayonnages aussi compliqués. Rien n’est rangé logiquement. Il y a des couches au milieu du papier toilette, des ustensiles de cuisine parmi les détergents, les produits casher d’un côté, les bio de l’autre - et tout est à l’avenant, rangé sans intuition aucune. Ajoutez à cela l’escalator, qui mène vers une partie surélevée du magasin, où se trouvent pêle-mêle les boissons, les appareils ménagers et quelques apéritifs labellisés par le rabbin – et vous aurez une idée du calvaire que peut constituer la corvée de faire ses courses. Souvent, j’abandonne d'ailleurs l’idée de trouver ce que je recherche, en espérant que je m'y prendrai mieux le lendemain. De fil en aiguille, j’en suis arrivé un jour à me demander quel esprit tortueux avait pu concevoir de tels rayonnages. Car il y en a un, forcément. On ne peut pas inventer quelque chose comme ça sans être un esprit humain, j'en jurerais. En déambulant, je me suis surpris à penser que j’aimerais bien être à sa place. Comme ça, pour une fois, je ferais mes courses correctement ; je n'aurais pas besoin de revenir trois fois de suite pour recommencer. Il me semble pouvoir perduaffirmer que cet esprit n’est pas une femme. Une femme a l’esprit plus pratique, et une volonté pragmatique que les choses qui doivent être faites soient accomplies. Elle ne se serait pas laissée aller de la sorte... J’imagine plus volontiers un homme, frisant la cinquantaine, et qui aurait fait ses preuves dans le métier. Voire, pourquoi pas, un homme qui aurait imposé à la chaîne sa façon de concevoir les magasins... Il aurait eu pour mission de relooker les rayonnages, et il s'en serait donné à coeur joie. Ce serait un esthète, quelqu'un qui a quelque chose à dire... Il aurait eu, par exemple, la vision d'un concept de rayonnages entièrement nouveaux pour donner aux hommes la possibilité de s'abstraire de la corvée de faire ses courses. Un concept de rayonnages où l'on papillonnerait, en piochant au hasard... Dans les dîners, lorsqu'il a un peu trop bu, il haranguerait les convives de cette manière : « Notre monde est devenu trop compliqué ! Nous ne prenons plus le temps de rien. Il faut revenir à plus de simplicité... et de pérennité !... je crois que c’est le devoir de tout merchandiser comme je le suis d’y participer avec son oeuvre... ». Et c’est ainsi que lui, dans le concret, concevrait des rayonnages. Des rayonnages où il penserait que l’on est capable de se retrouver, car les choses ont été classées par marque, par région, ou date de péremption. Des rayonnages où il aurait mis toute son ardeur, voire son âme, à ensemencer un peu d'harmonie dans le chaos. Mais des rayonnages dans lesquels le ridicule petit consommateur que je suis se retrouverait souvent perdu, déambulant parmi ses étalages, ses thématiques désarçonnantes, ou ses échafaudages de nourritures pour chiens. Comme ballotté par l'improvisation arbitraire de ses têtes de gondole déconcertantes. Et peut-être n'est-il pas souhaitable, se dirait-il après coup, de vouloir à tout prix mettre de l’harmonie dans le chaos...

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Publié le 14 Janvier 2013

                                                                                             à Bossman

 

Depuis bientôt quinze ans, je traverse un désert
Et ce désert est littéraire
C’est un désert fait de l’ignorance de mes semblables
Qui veulent tous du roman
Un par an
Entouré d’une belle collerette rouge autour du cou
Comme on harnache les bêtes
Chaque rentrée est un abattoir
Sur l’établi duquel on tranche dans le sanglant
La bonne ou la mauvaise viande
Le bon ou le mauvais lard
Confiture aux cochons !
Pendant ce temps-là moi je marne à essayer de produire du beau
Mon pire ennemi
C’est moi-même
Ma fatuité
Si bien que tous ces bovins d’abattage qui passent à mes côtés
– Tous bons pour le pilon –
Ne me font guère plus d’effet qu’un wagon de déportés dans la nuit noire (leur sujet de prédilection, en passant)
Telle est ma traversée du désert
Je suis seul avec moi-même
Et nul ne m’entrevoit
Et nul ne me répond.

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Publié le 9 Janvier 2013

tuyaux       En ligne aujourd'hui, sur le site des éditions de l'abat-jour, une nouvelle que j'ai écrite dans le cadre de mon recueil à paraître prochainement, mais que j'ai dû finalement retirer pour des raisons de format. Il y est question d'un homme qui se retrouve confronté dans son salon à une fuite un peu bizarre...

 

       Ça s'appelle Le tuyau d'informations et c'est ICI

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Publié le 7 Janvier 2013

                                      « S'il entend réellement baigner dans la magie d'un livre de génie, le lecteur avisé le lira non pas avec son coeur, non pas avec son esprit, mais avec sa moelle épinière : c'est là que se produit le frisson révélateur... » 

                                                                                                      V. Nabokov                                                                                                                       

       La médiocrité, de tout temps, a été mise en avant par ceux qui ne parvenaient pas à produire des oeuvres de premier plan, et la technique est devenue, au vingtième siècle, la première arme de ceux qui n'arrivaient pas à créer. Mais la promotion de la médiocrité à grande échelle est peut-être une particularité du vingtième siècle. Nietzsche n’employa-t-il pas toute une partie de son oeuvre à détrôner les partisans de la bassesse, de la facilité, de la morale pour tous – et à définir celle-ci comme une « idiosyncrasie de décadents » au regard de ce que la Nature attend pourtant de nous ?... Aujourd’hui, la démocratisation de masse est devenue la norme, et elle a atteint toutes les sphères atteignables de la culture. L’art, qui était jadis une discipline élitiste, est devenu la préoccupation du tout-venant, et il s’est transformé en une activité vulgaire (au sens étymologique du terme). Comment souhaiter le contraire ?... On ne peut pas empêcher tout le monde de s’exprimer, et il est même souhaitable, si l’on y réfléchit, que chacun puisse s'y adonner, dans le domaine de prédilection qu’il s’est assigné (ça facilite le travail des psys). Mais le brouillage des codes entamé avec l’avènement de la technique au 20ème siècle a fait que, peu à peu, plus personne n’est capable de discerner l'art du cochon. Appelons les choses par leur nom : l’art, si on devait le définir, est quelque chose qui procure une émotion esthétique, et qu’un homme adresse à un autre potentiel. Quelle que soit l’intention, il y a un souci esthétique. Une oeuvre laide, ou grotesque, peut tout à fait nous faire vibrer, au même titre qu’un chant liturgique. Mais une oeuvre où il n’y a pas d'émotion va généralement nous faire réfléchir, nous faire sourire, nous indifférer, mais elle ne peut pas nous faire vibrer (étant entendu que cette vibration est évidemment subjective, et que les bons sentiments qui recherchent une approbation morale ne comptent pas, selon moi, parmi les ambitions esthétiques.) C’est pourquoi la plupart des auteurs s’escriment à essayer de justifier après coup ce qu'ils ont voulu dire par des explications. Le don pour la créativité, pourtant, ne s’acquiert pas : on l’a ou on l'a pas, et ensuite on essaie de le faire fructifier en choissant de se lancer là-dedans – et non parce que l’on convoque après coup des tonnes de concepts à la noix pour justifier de ce qu’on a produit. D’où il apparaît que la majeure partie de qui se produit de nos jours n’est pas de l’art, mais de la technique déguisée en art, qui s’échine à prendre les atours de la création pour passer pour de l'art, et que c’est la promotion de ce qui est médiocre qui va le lui permettre. La promotion de la médiocrité est une vaste entreprise de brouillage des codes visant à permettre au tout-venant de s’arroger les lauriers de la création – et sans malheureusement se rendre compte de ce qu’il en coûte aux créateurs véritables – qui, dans l'ombre, suffoquent, dans l’espoir devenu impossible d’une quelconque reconnaissance.

Corollaire :
W. Benjamin, L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1955)

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