« S'il entend réellement baigner dans la magie d'un livre de génie, le lecteur avisé le lira non pas avec son coeur, non pas avec son esprit, mais avec sa moelle épinière : c'est là que se produit le frisson révélateur... »
V. Nabokov
La médiocrité, de tout temps, a été mise en avant par ceux qui ne parvenaient pas à produire des oeuvres de premier plan, et la technique est devenue, au vingtième siècle, la première arme de ceux qui n'arrivaient pas à créer. Mais la promotion de la médiocrité à grande échelle est peut-être une particularité du vingtième siècle. Nietzsche n’employa-t-il pas toute une partie de son oeuvre à détrôner les partisans de la bassesse, de la facilité, de la morale pour tous – et à définir celle-ci comme une « idiosyncrasie de décadents » au regard de ce que la Nature attend pourtant de nous ?... Aujourd’hui, la démocratisation de masse est devenue la norme, et elle a atteint toutes les sphères atteignables de la culture. L’art, qui était jadis une discipline élitiste, est devenu la préoccupation du tout-venant, et il s’est transformé en une activité vulgaire (au sens étymologique du terme). Comment souhaiter le contraire ?... On ne peut pas empêcher tout le monde de s’exprimer, et il est même souhaitable, si l’on y réfléchit, que chacun puisse s'y adonner, dans le domaine de prédilection qu’il s’est assigné (ça facilite le travail des psys). Mais le brouillage des codes entamé avec l’avènement de la technique au 20ème siècle a fait que, peu à peu, plus personne n’est capable de discerner l'art du cochon. Appelons les choses par leur nom : l’art, si on devait le définir, est quelque chose qui procure une émotion esthétique, et qu’un homme adresse à un autre potentiel. Quelle que soit l’intention, il y a un souci esthétique. Une oeuvre laide, ou grotesque, peut tout à fait nous faire vibrer, au même titre qu’un chant liturgique. Mais une oeuvre où il n’y a pas d'émotion va généralement nous faire réfléchir, nous faire sourire, nous indifférer, mais elle ne peut pas nous faire vibrer (étant entendu que cette vibration est évidemment subjective, et que les bons sentiments qui recherchent une approbation morale ne comptent pas, selon moi, parmi les ambitions esthétiques.) C’est pourquoi la plupart des auteurs s’escriment à essayer de justifier après coup ce qu'ils ont voulu dire par des explications. Le don pour la créativité, pourtant, ne s’acquiert pas : on l’a ou on l'a pas, et ensuite on essaie de le faire fructifier en choissant de se lancer là-dedans – et non parce que l’on convoque après coup des tonnes de concepts à la noix pour justifier de ce qu’on a produit. D’où il apparaît que la majeure partie de qui se produit de nos jours n’est pas de l’art, mais de la technique déguisée en art, qui s’échine à prendre les atours de la création pour passer pour de l'art, et que c’est la promotion de ce qui est médiocre qui va le lui permettre. La promotion de la médiocrité est une vaste entreprise de brouillage des codes visant à permettre au tout-venant de s’arroger les lauriers de la création – et sans malheureusement se rendre compte de ce qu’il en coûte aux créateurs véritables – qui, dans l'ombre, suffoquent, dans l’espoir devenu impossible d’une quelconque reconnaissance.
Corollaire : W. Benjamin, L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1955)