Publié le 27 Mai 2013

Toi, mon fils,
Pure joie
Pure « Remembrance »
Lorsque je te repose seul au milieu des grands
Toi haut comme trois pommes
Si frêle et insignifiant parmi les autres adultes
J’ai la vision, quelquefois, en te regardant 
De moi-même seul au milieu des grands
Quand j’étais enfant
Que j’apprenais à marcher
Je m’avançais comme toi parmi d’incommensurables silhouettes
Je marchais parmi les portes, les embrasures
Avec seulement pour m’arrêter l’encadrement d’une porte-fenêtre ouverte sur l’infini

Toi mon fils,
Qui me nargues de ta petite stature
Toi qui es le dedans
L’insouciance et l’oubli
Toi qui es tout ce que je regrette d’avoir tant perdu lorsque je regarde mon existence passée parmi les hommes
Sache-le
Leur index tendu
Haut dans le haut ciel, haut
N’est qu’un mirage de plus parmi les
Nuées d’impostures.

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Publié dans #Poésie

Publié le 17 Mai 2013

   

    Il m’est difficile de parler de Chiloé sans évoquer la pluie. Celle-ci nous accompagna d’un bout à l’autre de l’île, à la manière d’une ritournelle, petite bruine matinale ou gros grain de midi, averse entrecoupant nos randonnées, ou lointain orage transperçant de ses éclairs tonitruants le ciel pesant du crépuscule. A l’instar de ses cinquante variétés de pommes de terre, l’île de Chiloé comporte un assez grand nombre d’intempéries. Je ne peux donc avoir d’opinion réellement favorable de cette île, en dehors de ce que j’ai pu supputer de sa beauté, comparable à l’Irlande, avec ses grandes étendues de terres parsemées de bruyère, et ses ballons de verdure traîtres à la montée comme à la redescente. Son folklore grouille de mythes – au nombre desquels le soleil, à mon avis, devrait pouvoir faire partie. A l'image de sa cousine européenne, l'île de Chiloé a su inspirer bon nombre de poètes, par sa désolation, sa rudesse, et favoriser l’éclosion de pas mal de légendes. Parmi elles, la personnalité du « Trauco » m’a paru plus intéressante. Elle est le sujet d’une nouvelle de Francisco Coloane, écrivain chilote unanimement reconnu pour la richesse de ses atmosphères de bout du monde.220px-Trauco Il l'évoque dans le recueil intitulé « Le golfe des Peines», que je me suis fait fort de lire au moment de la traversée du golfe du même nom. Il s’agit d’une sorte de nain hideux, à la constitution débile, à l’étrange chapeau de paille et aux gros pieds difformes. Il attire les petites filles pour les violer. Il ensemence ensuite en elles la graine d’un enfant monstrueux, qui naîtra plusieurs mois plus tard dans d’atroces souffrances, et au milieu de la famille épouvantée. D’une certaine prémonition, ce personnage m’a paru d’autant plus pertinent qu’il est développé avec humour par Coloane, lequel joue de hardiesse lorsqu’il confronte la figure de ce monstre avec les témoignages des différents maris cocufiés partis en mer. Tantôt porté à croire au personnage, tantôt à le désavouer, le lecteur se retrouve ballotté entre les différentes versions des protagonistes qui, de la fille à la mère en passant par les amis du père, rivalisent de vilenie en concèdant leurs propres négligences. On en arrive à ne plus savoir qui est qui, et qui dit la vérité. S’ils ne sont pas tous coupables. Y compris la jeune fille : après tout, quelle idée d'aller jouer les tentatrices auprès du Trauco ?... C’est là l’habileté de Coloane d’avoir réussi à semer un tel sentiment de confusion que l’on en vient à trouver le Trauco presque attachant, et à se raccrocher à sa figure consolatoire. Ce dernier prend alors les traits d’un amusant nain de conte de fées, avec sa coiffe de légumes et ses gros pieds patauds, et semble endosser toutes les projections de nos perversions. D’une certaine façon, le Trauco m'a paru s'apparenter à certains de ces boucs émissaires que notre société développe désormais à tour de bras (les pervers, les pédophiles, les exhibitionnistes...). Avec son allure de badaud mal léché, c'est tout à la fois la figure du mâle émasculé, et celle de l'ogre déraciné (à l’instar d’Abel Tiffauges, par exemple, le héros du Roi des aulnes). Il  semble absorber, par son étrange plasticité, toutes les déviances et les excentricités d'une société devenue libidineuse à l’excès.

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Publié le 6 Mai 2013

   

Ton visage est falaise                                       Ton visage est falaise

Il est dur comme le roc                                      Car il ne montre rien

Au front marmoréen                                          Qu’il résiste à la pluie

Et aux joues de granite                                      Au vent et au crachin

Ton visage est falaise                                        Qu’il se dore au soleil

Car sur lui s’entrechoquent                                Et s’assèche aux embruns

La beauté minérale                                             – Et que tes cheveux sont

Et les feux du zénith                                           Comme un champ de blé mûr

Ton visage est falaise                                         Ton visage est falaise

Car il brille au soleil                                            Parce que sur lui enfin

Et que sur ton front pâle                                     Les vagues de mon amour

– Vertigineusement pâle –                                  Se sont toutes échouées

Coule l’eau de tes yeux                                      Avant de refluer

Tes yeux fardés de ciel                                       Parmi creux et rochers

Et d’un bleu tellement pur                                   En longues traînées blanches

Qu’on dirait de l’opale                                         D’écume clapotante.

 

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Publié le 4 Mai 2013

      Gilles est un chef-d’œuvre que l’histoire littéraire se garde bien de souligner. Et pour cause, l’auteur était d’extrême-droite. Il a œuvré pour la collaboration pendant la deuxième guerre mondiale. Donc, on l’oublie. Il en a été de même pour Nietzsche (placardisé du fait de sa demi-sœur), Brasillach, Morand, Rebatet - j'en passe et des meilleurs... Il est surprenant de constater à quel point les hommes, dès qu’il s’agit de désigner un bouc émissaire, sont prompts à le faire. Il faut dire que l’on confond volontiers une oeuvre avec son auteur (Houellebecq : dépressif à la cigarette tombante, Beigbeder : écrivain qui sniffe de la coke sur son capot...). Un écrivain comme Drieu La Rochelle pâtit donc de la double déréliction d’homme de lettres, et d’homme de droite. De la même façon, on mélange Hitler avec le nazisme, le communisme avec le stalinisme, et la culture musulmane avec le terrorisme. Le bouc émissaire prévaut à l’analyse. Quand un homme parle trop haut, on le traite de nazi (cas d’école désormais connu du « point godwin »). On ne cherche pas à savoir ce qu'il dit, ni s'il a des raisons de s'exprimer, on l'accuse, avec le même souci de la nuance qu'il s'est probablement manifesté. Nazi = Satan ; Hitler = Méphistophélès. Si l’on voulait, pourtant, s’interroger plus profondément sur les causes du nazisme, il ne suffirait pas de pointer du doigt un responsable. (Hier c’était Hitler, mais demain ce sera qui ?). Il faudrait encore considérer la responsabilité du suivisme de masse dans la machine de mort qui s'est tramée derrière. Il en de même pour Gilles. Le panurgisme le fait classer dans les oeuvres d’extrême-droite. Il n’y a pourtant pas beaucoup d’allusion à l'hitlérisme dans ce qu'il écrit, et le réduire à une oeuvre antisémite me paraît complètement infondé*. Les personnages sont habités, la construction savante. La vie qui règne à l’intérieur est toute entière gouvernée par le chaos. Je ne vois vraiment pas de raison de le placardiser. Il faut le lire, au contraire – et le conseiller à tous ceux qui le voudraient même si ce n’est pas très « bien-pensant ».

          
 * Rectification de dernière minute : à l’heure où je termine le livre, il y a une phrase explicitement antisémite p. 562 : « Le parti radical laisse envahir la France par des millions d’étrangers, de juifs, de bicots, de nègres, d’Annamites...»... Mea culpa !

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Publié le 24 Avril 2013

    Dans le sillage de mon article sur les flux

    « Si l’on a mis tant d’efforts à emprisonner pour terrorisme quelques jeunes paysans communistes qui auraient participé à la rédaction de L’Insurrection qui vient, ce n’est pas pour un « délit d’opinion », mais bien parce qu’ils pourraient incarner une manière de tenir dans la même existence des actes et de la pensée. Ce qui n’est généralement pas pardonné. Ce dont on accuse ces gens, ce n’est ni d’avoir écrit quelque chose ni même de s’être attaqués matériellement aux sacro-saints flux qui irriguent la métropole. C’est qu’ils s’en soient possiblement pris à ces flux, avec l’épaisseur d’une pensée et d’une position politique. Qu’un acte, ici, ait pu faire faire sens selon une autre consistance du monde que celle, désertique, de l’Empire. […] On a donc craint que ne se propage ici une idée du politique, anonyme mais rejoignable, disséminé et incontrôlable, et qui ne puisse être rangé dans le cagibi de la liberté d’expression. »

    Tract du Comité invisible, 2009 (in Tarnac magasin général, David Dufresne, 2012))

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Publié dans #lectures

Publié le 19 Avril 2013

     

    Les flux sont des mouvements de données, de pensées, d’informations (bref : des données immatérielles) qui passent à travers nous, et nous changent. Nous le savons : il est difficile d'en sortir indemnes. Certains gardent un peu de sens critique par rapport à cela. Mais la plupart d'entre nous ploient sous le poids du nombre, et finissent par répéter ce que l’époque, c'est-à-dire les média, la doxa du moment, les modes, leur demandent de dire. Ce système n’est défendu par personne. Ou plutôt, si : il l’est, par tout le monde en même temps, dans la mesure où ces flux touchent tout et irradient tout le monde. Nous en sommes tous les actionnaires conciliants, 5526543-binary-planete-au-cours-circuit-et-entoures-par-des à partir du moment où nous les laissons pénétrer à travers nous, et les alimentons de notre servitude. Il n’est pas possible de se rebeller. Toute personne qui se dresse contre le flux est aussitôt récupérée, parce que la récupération de la pensée est l’un des principes mêmes de l'alimentation du flux. Il se nourrit de chaque chose, et se repaît de chaque homme – et ce peut aussi bien être une protestation, une récrimination, qu’un crachat. Cela ne l’atteint pas – ou plutôt, cela le nourrit (car « tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort» a dit Nietzsche).  La seule façon de « lutter » contre le flux, c'est de se mettre à l’écart. C’est à peu de choses près l’attitude professée par les groupuscules d'extrême-gauche – ou les narrateurs déclinistes dans la littérature mitteleuropa de l'entre-deux-guerres (Walser, Hamsun, Kafka). « Combattre » le Flux, c'est être capable de s'isoler à l'intérieur de lui. Dans la pensée, dans les villages de son arrière-pays, dans les puces de son micro-ordinateur. Il faut pour cela alimenter une pensée qui ne soit pas récupérable. Etre à la fois partout et nulle part en même temps. Ce qui implique de nourrir une vision qui prenne le « risque » d’être complexe, et ne soit pas transformable en un "pitch". Ce combat ne se résume pas à quelques pétitions bien-pensantes sur internet, ou à quelques sursauts de rébellion institutionnelle sur les réseaux sociaux. L’ « ennemi » n’a pas de chair, ni d’odeur, ni d’enveloppe charnelle remarquable. Il est partout – et dans tout le monde en même temps. 

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Quelques preuves avérées de la Désincarnation
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Publié le 12 Avril 2013

    Impatience en toute chose. Ce matin, je dois aller rechercher ma voiture qui est tombée en panne avant d'être remorquée jusqu'à Draguignan. Je n’ai rien à prévoir. L'assurance, Inter Mutuelle Assistance, se charge de tout. A 7h45 précises, un taxi doit venir me prendre à mon hôtel pour m’emmener à la gare de Saint-Raphaël.
  « Vous devrez retirer vos billets avant 8h00 » me rappelle mon interlocutrice téléphonique d’Inter Mutuelle Assistance. « Attention ! Je vous donne les références :
   Q, comme Québec...
   G, comme Gérard...
   E, comme Heloïse...
   – H, vous voulez dire ?
   Elle dit : non, E. Pourquoi ? Ça ne s’écrit pas comme ça ?
   Je dis non.
   Elle dit bon. Elle dit B, comme Bon, c’est la lettre suivante d'ailleurs. Je dis OK. Elle me dit non, pas O-K, elle me dit Bon, B comme Bon. Je dis Bon.
   Et on recommence.
   Q, comme Québec, ou bien comme Qunégonde.
   Je dis Québec serait préférable.
   Elle dit peut-être mais c’était pour changer.
   Je lui dis que pour changer, ça change.
   Elle me demande alors pourquoi, et pourquoi est-ce que je l’interromps tout le temps. Je lui dis que Cunégonde, ça ne s’écrit pas avec un Q, mais avec un C comme Canada.
    Elle me dit pourquoi pas, et on reprend au G. G, comme Gérard... »
   De la gare de Saint-Raphaël jusqu’au Muy, le train met à peu près une heure. De là, un second taxi m’attend pour me conduire au garage de Draguignan. Son chauffeur s’appelle Mauricio. Je me retrouve quelque temps plus tard au numéro 1046 de la route nationale 555, dans un garage-concessionnaire Peugeot, où je m’entends dire que ma voiture n’a pas le moindre problème, qu’elle aurait pu rester là où elle était, et qu'elle n'a semble-t-il subi qu'un petit coup de chaud au niveau du moteur

   C-Q-F-D.
   Je remercie Inter Mutuelle de m’avoir assisté.

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Publié le 11 Avril 2013

     Après réflexion, je me permets d’ajouter ma modeste contribution au passage que j’ai posté hier de Gombrowicz, en l’adaptant aux tendances de la littérature contemporaine :

         LE POEME

         Les horizons éclatent comme des bouteilles
         Une tache verte gonfle sous les nuages
         Je reviens à l’ombre des pins –
         D’où
         J’aspire d’une bouche avide
         Mon Printemps quotidien.

         MA TRADUCTION

         Je n’ai rien à dire mais je l’écris si joliment
         Je n’ai vraiment rien à dire mais qu’est-ce que je l’écris joliment !
         O si joliment
         Joliment…
         N’est-ce pas que je l’écris joliment
         Ce que j’écris sans avoir rien à dire ?

 

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Publié dans #Journal

Publié le 10 Avril 2013

  

    « Les auteurs s’étaient abrités avec habileté et savoir-faire derrière la Beauté, la Perfection de l’Art, la Logique Interne de l’Oeuvre, L’impérieuse Nécessité des Associations ou derrière la Conscience de Classe, la Lutte, les Lendemains qui chantent et autres éléments de ce genre […]. Mais il était clair et manifeste que leurs vers, dans leur art compliqué, laborieux et strictement inutiles, constituaient une sorte de message chiffré et qu’il existait une bonne et forte raison poussant ces petits rêveurs maigrelets à composer des rébus si bizarres. Après avoir bien réfléchi, j’ai réussi à traduire en langage intelligible la strophe que voici :

             LE POEME

             Les horizons éclatent comme des bouteilles
             Une tache verte gonfle sous les nuages
             Je reviens à l’ombre des pins –
             D’où
             J’aspire d’une bouche avide
             Mon Printemps quotidien.

             MA TRADUCTION

             Cucul, cucul, cucul, cucul
             Cucul, cucul, cucul, cucul
             Cucul, cucul, cucul –
             Cucul
             Cucul, cucul, cucul
             Cucul, cucul, cucul.»

   Witold Gombrowicz, Ferdydurke, 1937

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Publié le 8 Avril 2013

      Il y a bien longtemps que je n’avais pas lu des nouvelles aussi bonnes. Je connaissais Salinger par L’attrape-coeurs (qu’il est cependant plus tendance d’appeler « The catcher in the rye ».) J’avais entendu dire que la mort du grand écrivain serait l’occasion d’une sortie de textes inédits. Par ailleurs, c’est au relatif désaveu par la presse d’un de ces textes (« Un jour rêvé pour le poisson banane ») que l'auteur avait dû s’exiler, pour choisir de ne plus publier. Sage décision, s'il en est – lorsqu’on peut en tout cas se le permettre... Je m’étais promis de lire un jour ses nouvelles, car j'aime bien les nouvelles, qui donnent une idée du travail accompli par leur auteur pour se confronter à leurs démons. Celles-ci sont remarquables. Dans chacune, on décèle une vie palpable, et une indéniable fraîcheur. Comme dans L'attrape-coeur, on peut trouver une petite pointe d’adolescence caractéristique des textes de Salinger. Et, surtout, une candeur inhabituelle dans la littérature américaine, le plus souvent submergée par le postmodernisme et le second degré. Assez logiquement, le Jour rêvé pour le poisson banane est la moins réussie ; et la meilleure me semble celle qui fut refusée en son temps par le New Yorker  : La période bleue de Daumier-Smith.

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