Publié le 30 Septembre 2014

Ron est américain. Il est âgé de trente-neuf ans, porte une moustache poivre et sel, et une paire de lunettes en cul de bouteille. En m'asseyant à ses côtés dans l'avion, je ne sais rien encore de ce qui va m'arriver. Ron m’a mis le grappin dessus. Il aime les "petits français", comme il dit, surtout depuis que ceux-ci ont décidé d’entrer en conflit aux côtés des Etats-Unis. (On est en 2001, et la guerre en Afghanistan vient à peine d'être déclarée). « Thank you for helping us ! » m’encourage-t-il, dans un clin d’oeil complice. Supposant qu’il fait là allusion au conflit que se livrent depuis peu G.I.'s et Talibans, je lui réponds que je n’y suis pour rien.
Quelle n’est pas mon erreur ! En lui avouant que je ne me préoccupe pas de politique, je prête le flanc à Ron, dont l’intention était simplement d’entrer en conversation. L’avion pour Paris décolle, et je relève la tablette de mon siège. J'ai l’impression de m’allonger comme quand on est chez le dentiste, et qu'il vous parle, et que vous ne pouvez pas lui répondre parce que vous avez le bistouri entre les dents. Il se trouve que Ron est dentiste. – Mais si, renchérit Ron, en me souriant de toutes ses dents, il est indispensable que les pays occidentaux s’entraident. Et même si les Français ont mis un peu plus de temps à rentrer dans le conflit que les autres, mieux vaut tard que jamais !... Je recule sur mon siège, dépité. Comme la plupart des dentistes, Ron est habitué à faire les questions et les réponses. – Savez-vous ce que Churchill a dit que serait la France, si elle était un métier ? – Ha ! ha ! ha ! qu'elle serait prostituée !... Progressivement, la voix de Ron s’emmêle au ronflement du moteur. Je n’entends plus trop ce qu’il me dit. Un repas est servi. Puis la lumière s’éteint et, tandis que la voix de Ron continue à s’insinuer comme celle d'une berceuse, j'attrape les boules kyess dans le kit qu’Air France nous a donné. J’observe un moment son visage, sa bonhomie de badaud. Les bords intarissables de son intarissable moustache. Il reste huit heures de vol.
J’apprendrai le lendemain par un ami qui voyageait dans une autre partie de l'appareil qu'il avait comme voisin un autre épouvantable bavard, italien pour le coup, et qui ne cessa de se plaindre à ses côtés pendant toute la nuit d'avoir une rage de dents.
(2001)
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De ce livre, je peux dire que j’ai longtemps tourné autour avant de l’aborder. De la même manière que les deux cent premières pages des Détectives sauvages (Bolaño), le début postmoderne, un peu blasé, m’a un temps tenu éloigné de sa volumineuse reliure dorée. Quelqu’un devait me le prêter, me le donner, me le reprendre – finalement je l’ai emprunté à la bibliothèque. Je n’ai pas été déçu. Le personnage est singulier, suscite la tendresse, la compassion. L’idée d’en avoir fait un rewriter qui transforme les chefs-d’oeuvre en calamités – ou les mauvais livres en blockbusters, c'est au choix – est assez séduisante. (L’alchimiste du 21ème siècle). Les personnages qui tournent autour du héros sont plutôt intrigants. Même son ex-femme, rasoir, représente un archétype de la société actuelle, avec sa façon d'aborder tout par le versant psychanalytique. La construction présente, à partir du deuxième tiers, un petit hiatus, en tout cas de mon point de vue, qui m’a d'autant plus surpris qu'il s'agit de l'oeuvre d’un ancien scénariste d’Hollywood. Le narrateur nous allèche avec son histoire d'amour atypique (l'idylle entre son fils, Billy, et sa mère biologique qu'il ignore) avant de finir par l’abandonner, en expédiant ad patres les deux protagonistes dans une scène d’accident un peu improbable... Le livre se termine par une rencontre avec la mère du héros où le narrateur nous montre de manière impitoyable leur impossibilité à communiquer. Cette fin justifie probablement que la pente du pathos ait été empruntée. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de trouver la disparition des deux êtres aimés dans l'accident un peu paf-le-chien. Karoo reste un excellent roman, au caractère inhabituel, qui distille une envoûtante impression de se déjouer des clichés du postmodernisme en ne tombant jamais dans l’ironie systématique ou le rejet du premier degré.
Après avoir planté le décor du passage Jouffroy (