Publié le 30 Septembre 2014

Ron est américain. Il est âgé de trente-neuf ans, porte une moustache poivre et sel, et une paire de lunettes en cul de bouteille. En m'asseyant à ses côtés dans l'avion, je ne sais rien encore de ce qui va m'arriver. Ron m’a mis le grappin dessus. Il aime les "petits français", comme il dit, surtout depuis que ceux-ci ont décidé d’entrer en conflit aux côtés des Etats-Unis. (On est en 2001, et la guerre en Afghanistan vient à peine d'être déclarée). « Thank you for helping us ! » m’encourage-t-il, dans un clin d’oeil complice. Supposant qu’il fait là allusion au conflit que se livrent depuis peu G.I.'s et Talibans, je lui réponds que je n’y suis pour rien.

Quelle n’est pas mon erreur ! En lui avouant que je ne me préoccupe pas de politique, je prête le flanc à Ron, dont l’intention était simplement d’entrer en conversation. L’avion pour Paris décolle, et je relève la tablette de mon siège. J'ai l’impression de m’allonger comme quand on est chez le dentiste, et qu'il vous parle, et que vous ne pouvez pas lui répondre parce que vous avez le bistouri entre les dents. Il se trouve que Ron est dentiste. – Mais si, renchérit Ron, en me souriant de toutes ses dents, il est indispensable que les pays occidentaux s’entraident. Et même si les Français ont mis un peu plus de temps à rentrer dans le conflit que les autres, mieux vaut tard que jamais !... Je recule sur mon siège, dépité. Comme la plupart des dentistes, Ron est habitué à faire les questions et les réponses. – Savez-vous ce que Churchill a dit que serait la France, si elle était un métier ? – Ha ! ha ! ha ! qu'elle serait prostituée !... Progressivement, la voix de Ron s’emmêle au ronflement du moteur. Je n’entends plus trop ce qu’il me dit. Un repas est servi. Puis la lumière s’éteint et, tandis que la voix de Ron continue à s’insinuer comme celle d'une berceuse, j'attrape les boules kyess dans le kit qu’Air France nous a donné. J’observe un moment son visage, sa bonhomie de badaud. Les bords intarissables de son intarissable moustache. Il reste huit heures de vol.

J’apprendrai le lendemain par un ami qui voyageait dans une autre partie de l'appareil qu'il avait comme voisin un autre épouvantable bavard, italien pour le coup, et qui ne cessa de se plaindre à ses côtés pendant toute la nuit d'avoir une rage de dents.

(2001)

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Publié le 22 Septembre 2014

   De ce livre, je peux dire que j’ai longtemps tourné autour avant de l’aborder. De la même manière que les deux cent premières pages des Détectives sauvages (Bolaño), le début postmoderne, un peu blasé, m’a un temps tenu éloigné de sa volumineuse reliure dorée. Quelqu’un devait me le prêter, me le donner, me le reprendre – finalement je l’ai emprunté à la bibliothèque. Je n’ai pas été déçu. Le personnage est singulier, suscite la tendresse, la compassion. L’idée d’en avoir fait un rewriter qui transforme les chefs-d’oeuvre en calamités – ou les mauvais livres en blockbusters, c'est au choix – est assez séduisante. (L’alchimiste du 21ème siècle). Les personnages qui tournent autour du héros sont plutôt intrigants. Même son ex-femme, rasoir, représente un archétype de la société actuelle, avec sa façon d'aborder tout par le versant psychanalytique. La construction présente, à partir du deuxième tiers, un petit hiatus, en tout cas de mon point de vue, qui m’a d'autant plus surpris qu'il s'agit de l'oeuvre d’un ancien scénariste d’Hollywood. Le narrateur nous allèche avec son histoire d'amour atypique (l'idylle entre son fils, Billy, et sa mère biologique qu'il ignore) avant de finir par l’abandonner, en expédiant ad patres les deux protagonistes dans une scène d’accident un peu improbable... Le livre se termine par une rencontre avec la mère du héros où le narrateur nous montre de manière impitoyable leur impossibilité à communiquer. Cette fin justifie probablement que la pente du pathos ait été empruntée. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de trouver la disparition des deux êtres aimés dans l'accident un peu paf-le-chien. Karoo reste un excellent roman, au caractère inhabituel, qui distille une envoûtante impression de se déjouer des clichés du postmodernisme en ne tombant jamais dans l’ironie systématique ou le rejet du premier degré.

 

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Publié le 27 Septembre 2013

Cet article clôt le second cycle de réflexions que j’ai entamées sur la Désincarnation. 

     Nous entrons ici dans l’un des propos majeurs de ce blog (si l’on peut lui reconnaître une ambition), et qui procède de ce j’ai déjà plus ou moins dit sur la Désincarnation. Au fur et à mesure que les années passent, et que les générations se succèdent, dans un monde plus que kafkaïen, désormais – disons même : murayen –, les hommes qui peuplent notre occident ont tendance à vivre de moins en moins de choses par eux-mêmes. Ils passent par des « biais » pour témoigner de ce que, le plus souvent, ils n’ont pas vécu. Parallèlement à cela, l’expérience collective, et la fabrique du citoyen, se sont peu à peu substituées à l’expérience individuelle – et au jugement. Comme le représente la figure du Bloom dans la théorie éponyme (Tiqqun, 1999), l’homme devient extérieur à lui-même. Il se soumet, et consent à se regarder comme un Néant qui s’accepte. C'est dans ce contexte d’abandon de la personnalité que les média opèrent toujours plus leur pression sur le mol oreiller de l’individu. Bien que nous ayons des vies de moins en moins différentes, l’environnement médiatique dans lequel nous vivons nous presse de nous distinguer, par nos us, nos habitudes, nos personnalités de pions. Il nous répète des phrases comme « communiquer, c’est vivre », "Deviens ce que tu es", etc... Il induit dans ses slogans des fausses valeurs de liberté, d'indépendance, de façon à nous faire croire que nous pouvons nous désentraver par les marques. Et les réseaux sociaux rajoutent par là-dessus la possibilité de s'exprimer pour tout le monde. Comment éviter, dans de telles conditions, que les ego ne ressurgissent, pressurés qu’ils sont par leur environnement qui leur répète sans cesse qu’ils sont différents  ?… Sur les réseaux sociaux, chacun y va de son petit témoignage  : « Je vais bien », « Tout est super », « Je vais me faire un merguez-frites »... Nous nous interfélicitons, d’être si intéressants et si uniques, et cherchons la singularité là où il n’y en a pas, dans des témoignages de notre quotidien, dans des tentatives d'impressionner, dans des prouesses qui ne cachent que le vide... ce vide que le monde des médias nous abandonne, au fur et à mesure qu'il nous dépossède de notre individualité. Jour après jour, l’homme se désincarne. Et il ne s’en rend même pas compte. Notre expérience est de plus en plus dépersonnalisée. Nous comblons cela par des velléités de singularité, par des morceaux de bravoure, par des coups d'esbroufe. Mais plus nous nous exprimons, et moins nous nous écoutons, car il y a bientôt beaucoup trop de monde à le faire, et personne ne peut tout écouter. D'où le silence radio, la surdité mentale, l’indifférence polie... Des gens qui ont de moins en moins de choses à dire s’expriment sur tous les tons, et crient à tous les vents qu’ils ont quelque chose à dire, alors qu'il n'en est rien. Le plus souvent ce ne sont que des salves de revendications, érigées en réaction à la perception que nous avons de notre impuissance. Nous vivons désormais dans un vaste aréopage d’égos, où le nombre de personnes qui s’expriment est devenu infiniment supérieur à celui qui les écoutent. Il faudrait pouvoir faire le tri. Mais personne ne le fait, et de toute façon personne ne serait en mesure de le faire - parce qu’il faudrait pour cela une capacité d’analyse hors-du-commun (voire, peut-être, une machine ?)... La conséquence est pathétique : les gens, peu à peu, se désintéressent de ce qu’il y a de singulier, parce qu’ils ne peuvent plus le faire – mais ils se préoccupent de ce qui les rapproche, les unit. Ils vont naturellement vers ce qui leur permet de s'agréger, de créer des liens. (Ce faisant, ils luttent de façon anarchique, et parfois disproportionnée, contre leur propre impuissance.) Ils cherchent à se retrouver dans une vaste agora virtuelle qui, bien que d'abord artificielle, devient progressivement réelle. L’oeuvre esthétique, ou le comportement singulier, ont dès lors de moins en moins de chances d’exister – et, s’il leur arrivait encore d’éclore, ils n’ont presque aucune chance d’être perçus par d'autres.

Articles précédents :

1) Quelques preuves avérées de la désincarnation

2) Sur les flux proprement dits

3) Du déhanché des femmes (ou comment se comporter comme un parfait petit soldat de la vacuité de son époque)

 

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Publié le 25 Septembre 2013

Cet article clôt le cycle que j’ai entamé sur les personnages qui m’ont marqué dans le passage Jouffroy – quand j’y travaillais.

     Un soir, un petit bonhomme dont je reconnais l’accoutrement pénètre dans le hall de réception. Il s’agit de Monsieur D, un client de longue date de l'hôtel Liszt. Il a un style reconnaissable : il fume sans arrêt une longue pipe, dont la fumée envahit tout le hall. Il porte un béret basque, et une canne-épée (ne me demandez pas comment je sais que c'est une canne épée, je le sais, c'est tout). Il arbore cela avec bonhomie, comme une sorte de prolongement de sa personne. Cela va bien avec son côté trapu, crâne chauve, renfrogné. Je ne lui connais guère d’amis. Il semble solitaire. En tant qu'amateur des salles obscures, il connaît bien le cinéma. Ce soir, il revient justement d'un film qui vient de sortir : In the mood for love, de Wong Kar-Wai. Il m'en parle avec effusion. Il va et vient, dans la salle de réception : « Vous savez, jeune homme (à cette époque on me donnait du jeune homme), dans ce film il y a tous les ingrédients d'une esthétique de l’attente. C’est un homme qui est amoureux d’une femme. Laquelle ne peut pas l’aimer, évidemment, et alors il l’attend. Mais elle aussi l'attend, car elle le désire secrètement – et ce bien qu’elle ne le dise pas... Ah c’est si beau vraiment ! » Je ne crois pas qu’il y ait eu de sa part de volonté d'être condescendant. C’était simplement dans sa nature de dire les choses, comme ça, plus ou moins évasivement, sans aller droit au but. « Je me demande, conclut-il en laissant pendouiller sa pipe, s’il n’y a pas dans ce film toute une esthétique de l’attente ?... Il l’attend, et elle l’attend aussi, et tous les deux s’attendent mais leur amour est impossible !… ». Je m’imagine alors qu’il va se saisir du Télérama qui est posé sur la table de la réception, et continuer à me seriner de la sorte. Mais non, il finit son laïus et il me plante là, dans le hall. Il monte se coucher. Je reste seul dans la réception. Je prends le temps de réfléchir. Je suis assis, derrière mon comptoir, il est tard, et tous les clients sont déjà rentrés. Les lumières sont éteintes, dans la galerie. Il n'y a rien qui se passe. Et je repense à qu'il m'a dit... Une « esthétique de l’attente » ?… Je voudrais bien l'y voir, moi.... N’est-ce pas ce que je vis, justement, chaque soir ?... Attendre les clients. Leur donner leur clef. M'obliger à exaucer le moindre de leurs caprices… Et puis attendre, sans cesse... Je n’avais pas vu le film à l'époque. Mais j'ai depuis corrigé ce défaut – et je dois bien avouer que Monsieur D. avait raison. C'est un grand film. Il y a dedans toute une recherche autour de l'attente, à travers la description d'un amour manqué, de deux êtres qui se recherchent tout en se fuyant. Et je revois non sans émotion moi aussi ces longs travellings qui se déroulent comme dans un rêve, faisant se croiser les deux protagonistes en haut d’escaliers inexpugnables, sur un fond de musique désormais connu dans le monde entier. Mais quand même, me parler à moi, d’« esthétique de l’attente »... Ce ne sont pas des choses qu'on dit à un veilleur de nuit !

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Publié le 23 Septembre 2013

Où que l’on aille sur terre, on se sent toujours seul

Le voyage est un leurre, drapé dans son linceul

De somptueux paysages et de regards qu’on croise

 

Les hauts lacs-miroirs d’Himalaya lointaine

Les banlieues à tiroirs, les mirages et les plaines

Sont gravés pour mémoire dans le verre des gratte-ciel

 

Nul besoin d’aller loin, la vie est à nos portes

Voyager dans un siège, solitaire, et qu’importe

Si le petit écran sucre un peu les odeurs

 

Moi j’ai vu le Mexique, tu as été aux States

Merci à Big Brother, Machinchose et Bill Gates

De nous vendre du rêve en morceaux de douleurs

 

Voyager est un leurre, à quoi bon s’y soumettre ?

Quand on peut vivre vieux à l’abri des insectes

– Loin de nous la pensée d’une métamorphose !

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Publié dans #Poésie

Publié le 20 Septembre 2013

      Un jour, je me souviens, Edouard Balladur s’est fait moquer sous prétexte qu’il ne connaissait pas le prix d’un ticket de métro. On raillait par là même sa déconnexion du réel, et de l’homme de la rue qu’il est censé en tant qu’homme politique représenter. Il en est probablement de même pour beaucoup d'hommes de culture. Je ne parle pas de BHL, ni de Beigbeder, qui sont déconnectés du réel par la sphère dans laquelle ils évoluent, mais d’un nombre croissant d’auteurs, de journalistes, de prescripteurs qui vivent enfumés dans une représentation du monde qui n’est ni complètement la leur, ni celle des média. Quand je lis un livre paru ces dernières années (surtout en France), je n’ai pas l’impression qu'il s’adresse à moi, mais qu’il est destiné à une caste de gens socialement présélectionnés, à une niche. C'est probablement dû à la déshumanisation de l’art, dont parlait Ortega y Gasset dès les années 30, et qui fait que la nouveauté ne s’adresse plus à tout le monde, mais à une petite élite seule à même de se l'approprier. Une littérature qui s’adresse à des écrivants, à des journalistes, à des spécialistes – bref : à des techniciens – a-t-elle une raison d'exister ?... Ce que j’ai pu constater, c’est qu’il y avait de plus en plus un clivage entre les livres et les lecteurs. Beaucoup de gens ne se reconnaissaient pas dans la littérature qui leur était proposée, ainsi que dans les produits à haute valeur ajoutée qui leur étaient vendus. C’est normal, va-t-on dire, les gens n'y connaissent rien... Ils ne sont pas à même de reconnaître l'art véritable. Moi je crois que ce sont surtout les créateurs qui ne s’y retrouvent plus, ou ne sont plus en mesure d’appréhender le réel tel qu'il est. A cela deux principales raisons :

1) Le monde est de plus en plus complexe – et, par conséquent, de plus en plus difficile à appréhender (lien) ; 

2) L’impuissance des créateurs est à la mesure du décervellement que la doxa propagée par les média nous impose.

La perception du réel est de plus en plus biaisée, à mesure que les représentations dans lesquelles nous vivons, sous l'effet des média, nous modèlent. Elles nous amènent à nous comporter en grandes tendances, en masses. Et nous sommes de plus en plus tentés de nous y soumettre, parce que nous n'avons plus autrement de moyens d'exister aux yeux des autres. Nous devons demeurer « lisibles ». Les média nous agrégeant de plus en plus en grandes groupes (qui n'acquièrent de l'importance que selon que ces mêmes média décident si on sera "bankables" ou non), nous sommes contraints de renoncer à notre individualité, si nous voulons encore exister dans le kaléidoscope de la virtualisation du monde en cours. La littérature, pendant ce temps, meurt... Elle qui était l'expression d'une particularité, d'une singularité, n’est plus qu'un moyen d’expansion pour la volonté de puissance d'un artiste en particulier - ou de son ego. Elle n'est plus l'expression de quelqu'un qui a quelque chose à dire, elle est devenue un pourvoyeur de produits culturels à forte valeur ajoutée. On ne l'achète plus pour lire, mais pour dire qu’on en lit. De même, la personnalité des auteurs médiatisés finit par nous intéresser plus que ce qu'ils racontent (cf. Houellebecq). Dans un tel contexte, le fossé entre la littérature et le lecteur se creuse. Entre les deux, se terre le Réel. Un réel que plus personne ne veut voir, ou que plus personne ne veut prendre en compte.

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Publié dans #Pensées

Publié le 18 Septembre 2013

    Je n’ai jamais composé de poèmes en été. L’éclosion des fleurs, leur épanouissement avaient à mon goût quelque chose de trop sensuel. En été, j’étais triste. En automne, une mélodie s’élevait sur le monde. J’étais amoureux du brouillard, de la lumière du soir qui tombait de si bonne heure, amoureux du froid. La neige, je la trouvais divine, mais ce qui pour moi était peut-être encore le plus beau, le plus divin, c’étaient les sombres tempêtes de vents tièdes, déchaînés, annonçant le printemps. Dans le froid de l’hiver, les soirs avaient le charme des lumières qui brillaient et scintillaient. Les sons me touchaient, les couleurs causaient avec moi. Il n’est guère besoin de dire que je vivais infiniment seul. La solitude était la fiancée que je courtisais, mon plus cher camarade, la conversation que j’affectionnais, la beauté qui me comblait, la société où je vivais. Il n’y avait à mes yeux rien qui fût plus proche de la nature, rien de plus aimable. J’étais commis et très souvent sans trouver de place qui me convienne. Je m’en accommodais très bien. Ô l’attrait de la rêverie mélancolique, les délices de la désespérance, la céleste beauté du découragement, la bonne compagnie du sentiment de deuil, la suave dureté ! J’aimais les faubourgs où passaient les silhouettes isolées d’ouvriers. Les champs enneigés m’adressaient familièrement la parole, je croyais voir la lune verser des pleurs sur la blancheur fantomatique de la neige. Et les étoiles ! C’était grandiose. J’étais si princièrement pauvre et si royalement libre. Par les nuits d’hiver, devant la fenêtre ouverte, vers le matin, j’offrais au souffle glacé mon visage et ma poitrine couverte du seul vêtement de nuit. J’avais alors l’étrange impression que l’air brûlait autour de moi. Bien souvent, dans le réduit que j’habitais, je tombais à genoux, priant Dieu de me donner un joli vers. Puis je passais la porte et allais me perdre dans la nature.

Robert Walser, Petits textes poétiques

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Publié le 13 Septembre 2013

      La déresponsabilisation est un sujet dont je me suis gardé de parler, afin de ne pas dévoiler la trame d’un de mes romans. Un ami m’a fait valoir qu’elle manquait cependant aux « preuves » de la désincarnation que je m’étais efforcé de recenser (lien). J'ai vu que j'en parlais à plusieurs reprises, mais plutôt dans des nouvelles. Dans notre société, plus particulièrement dans les grandes entreprises, les employés se sentent de moins en moins concernés par leur travail. A cela deux principales raisons. La première, c’est que les organigrammes sont de plus en plus écrasants : l’individu s’y retrouve bien souvent pressuré, sous une hiérarchie castratrice, ou alors tout simplement ignoré. La seconde, c’est que les grandes entreprises ne sont souvent plus dirigées par personne, mis à part des conseils d’administration où plus personne n'incarne rien. Donc personne n’a semble-t-il de raison de s’identifier à son employeur, ou à ce qu’il fabrique. Ici se trouve un lien direct avec ce que j'appelle la Désincarnation. Dans notre monde, les gens se sentent de moins en moins reliés à ce qu'ils font (ou à ce qu'ils ne font pas). Ils sont tentés de se désolidariser de la structure constitutive des choses. Plusieurs réponses peuvent s'ériger à cela. Les gens de droite, volontiers, en appellent à la désinvolture. Les gens de gauche pointent quant à eux la responsablité du grand Capital. Mais je crois que la tendance est avant tout représentative de la désagrégation de notre prise d'intérêts physiques dans notre monde. On a tout intérêt à ce qu’une grande entreprise ne soit plus dirigée par personne. Ça permet de minimiser les risques. Ça permet aussi de reléguer la responsabilité d’une situation, quand elle devient problématique, à un bouc émissaire. Parallèlement à cela, les employés sont devenus interchangeables. "Nul n'est irremplaçable", nous répète-t-on à qui mieux mieux. Les tâches ingrates sont de plus en plus souvent prises en charge par les gens issus de l'immigration, qui n'ont pas vraiment le choix. Dans de telles conditions, comment un employé pourrait-il se sentir concerné par ce qu'il fait ?... Les ferments de l’autonomie et de la créativité, que l’on nous inculque parfois dans des parcours universitaires fort longs, peuvent-ils trouver à s'épanouir dans un monde sans ossature ?... Comme il est souvent couvert par des garanties syndicales diverses, l'employé finit par s'accommoder (surtout en France). Mais il ne peut plus vraiment s’identifier à ce qu'il fabrique. Le spectre de la Désincarnation, dès lors, rôde... Il étend sa mainmise sur tout. Il infeste des secteurs qui en étaient jusqu’alors préservés – comme le commerce de proximité, les téléenquêteurs, la livraison à domicile... Et tout ce petit monde se retrouve gagné par la frénésie du désengagement, dans un environnement où l'on n'a pas vraiment de honte à se désolidariser de ce qui nous entoure, à partir du moment où l'on sait que personne jamais ne nous le revaudra.

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Publié le 5 Septembre 2013

 

Après avoir planté le décor du passage Jouffroy (lien), j’évoque ici les personnages qui l’habitent.

Le patron avait un ami qu’il hébergeait souvent dans une des chambres. C’était au rez-de-chaussée, plus ou moins à l’écart, et il ne la louait presque jamais parce qu’elle avait les toilettes sur le palier. Quand elle était libre, l’inventeur pouvait y séjourner, et assouvir envers le personnel son caractère envahissant. Plus encore qu’inventeur (car ses rares inventions n’étaient encore que plus rarement brevetées), je crois que l’on pourrait parler de lui comme d’un raseur. Partout où il allait, il profitait. Du buffet, des invités, de la nourriture. C’est une chose que je comprends bien car j’ai longtemps agi de la sorte. Mais lui le faisait avec brio, et revenait systématiquement des soirées où il était allé avec tout un stock d’invitations qu’il me faisait miroiter, je me souviens, en les déployant sous mes yeux, comme s’il s’agissait du graal du night-clubber parisien. Je crois que c’est comme ça qu’il se nourrissait : il n'avait pas beaucoup d’argent... Il était originaire d’Aurillac, mais passait la plupart de son temps à Paris, pour traquer les bonnes affaires. Son plus gros coup avait été un slogan pour promouvoir le tourisme dans sa région : Cantalons-nous dans le Cantal ?... placardé sur des petits autocollants, un peu partout. C’est à ce relatif succès que notre patron lui allouait sa confiance. Mais notre inventeur n’en redoublait pas moins de créativité pour dénicher une invention qui lui permettrait d'asseoir sa réputation. C'est ainsi que je fus mis au courant de sa dernière trouvaille... L'étalon à pièces. A cette époque, le passage à l’euro était devenu effectif, et les caddies de supermarchés nécessitaient de la petite monnaie pour être actionnés. Notre inventeur avait inventé un système qui permettait de créer de la fausse monnaie, qu'il découpait dans le carton d'une carte bleue, ou d'une carte de fidélité, pour ne pas avoir besoin de se munir de pièces quand on partait faire ses courses. Révolutionnaire, non ?... Mais son invention ne s’arrêtait pas là. Elle permettait, à l’heure où tout le monde était un peu perdu avec les euros, de comparer les différents formats de pièces avec son patron, qu'il avait découpé dans lesdites cartes. Comme ça, impossible de se tromper : il suffisait de les insérer dans le pochoir prédécoupé, et d'en déduire lesquelles correspondaient au format de deux euros, de un euro, de cinquante cents, etc… Hélas, notre homme ne devait pas trouver preneur à son invention... Il ne se doutait pas que, d’ici quelques années, une flopée de fausses monnaies en plastique transparentes déferlerait sur le marché, rendant parfaitement inutilisable son idée pour caddies de supermarché. Mais c’était sa naïveté et, pourrait-on dire, son faix, que de se croire le dépositaire d’une idée géniale alors que tout le monde était déjà passé à autre chose... Il faut imaginer que notre patron se fit bluffer par lui pendant un bon moment. Il l’hébergea pendant plus de trois ans à l'oeil. De temps à autre, l’inventeur sortait la tête par l’embrasure de la chambre 3, et il me demandait de lui apporter une serviette, ou une boîte de mouchoirs, ou je ne sais quoi encore. Je m'exécutai. Quand il m'ouvrait la porte, je le voyais se déplacer assez maladroitement, dans sa chambre, abandonnant dans son sillage une partie de la petite monnaie qu'il utilisait pour élaborer ses "prototypes". Dans le fond, s’ordonnaient sur des cintres par ordre de taille et d'importance les différents costumes dont il se servait pour mystifier ses interlocuteurs. Alors je repartai, en direction de mon hall de réception, où je tombai plus ou moins par hasard sur le fameux tract qui l'avait rendu célèbre, épinglé sur un recoin de comptoir : Cantalons-nous dans le Cantal ?

 

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Publié le 3 Septembre 2013

 

    J’étais droit et froid, j’étais un pont, j’enjambais un gouffre, de ce côté étaient plantés les pieds, de l’autre les mains, je mordais fermement dans la glaise qui s’effritait. Les pans de ma robe flottaient sur mes flancs. Dans les profondeurs coulait avec fracas le torrent glacé où nageaient des truites. Aucun touriste ne venait se perdre sur ces hauteurs sans chemins, le pont n’était encore signalé sur aucune carte. J’étais là et j’attendais ; je devais attendre ; s’il ne s’effondre pas, aucun pont qu’on a érigé un jour ne peut cesser d’être un pont. Il vint un soir, était-ce le premier soir ou le millième, je ne sais pas, mes pensées roulaient dans la confusion, et toujours, toujours tournaient en rond – c’était un soir en été, le torrent mugissait plus profondément, j’entendis un pas d’homme. Viens à moi, viens à moi. Etire-toi, pont, mets-toi debout, barre sans parapet, soutiens celui qui se livre à toi, règle-toi imperceptiblement à celui dont le pas manque d’assurance, et s’il chancelle, alors dévoile-toi, et comme un dieu de la montagne emporte-le jusque de l’autre côté. Il s’avança, il tapota sur moi avec la pointe de sa canne, puis, toujours avec sa canne, souleva les pans de ma robe et les répartit sur moi, il enfonça la pointe de sa canne dans mes cheveux broussailleux et l’y laissa dedans longtemps, regardant certainement tout autour. Je le suivais dans ses rêves par-delà montagnes et vallées quand il me sauta dessus à pieds joints. Je fus secoué par une douleur atroce, totalement désemparé. Qui était-ce ? Un enfant ? Un gymnaste ? Un intrépide ? Un suicidaire ? Un tentateur ? Un destructeur ? Alors je me retournai pour le voir. Le pont se retourne ! A peine étais-je retourné que je m’effondrais déjà, je m’effondrais et j’étais déjà en pièces et le corps tailladé par les rochers pointus qui m’avaient toujours regardé paisiblement au milieu des eaux agitées.

 

F. Kafka (trad. Laurent Margentin)

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