Les gens ne lisent plus, soit. Mais ce que cache ce phénomène de plus en plus avéré d'inculture, d'incapacité à faire des efforts pour se concentrer sur quelque chose, c'est aussi un autre phénomène de lecture qui se trame, en arrière-plan : la boulimie d'informations. De plus en plus de gens lisent sur leur portable, des infos, plus ou moins subjectivement traitées, qu'ils forwardent ensuite. Le plus souvent, qu'ils le veuillent ou non, ils manipulent ces informations, en ce qu'ils veulent voir, ou en ce qui correspond à leur vision du monde. Qu'est-ce que cela change, que l'information soit ainsi transformée à partir d'un matériau réel, plutôt qu'à partir d'un matériau de fiction ? Tout. Quand vous fantasmez à partir d'une histoire, d'une fiction, vous savez que c'est faux. Quand vous transformez du réel à partir de faits concrets, que vous le « storytellez », comme on dit, vous ne le conscientisez pas forcément, vous en faites plus ou moins quelque chose qui correspond à ce que vous voulez, ou à ce que vous voulez voir. Vous modifiez donc un tant soit peu le réel aux yeux de ceux qui vont le recevoir, et contribuez ainsi à ce que tout devienne fiction autour, y compris ce qui ne l'était pas initialement. Inconsciemment, les récipiendaires de cette information pensent pouvoir se fier à sa véracité, à son authenticité, tandis que les lecteurs de fiction traditionnelle savent dès le départ que c'est faux, bidonné. Ils ne se font donc pas d'idée fantasmée à partir de ce qui leur est rapporté, ils s'en servent pour éventuellement comprendre le monde, en tirer quelque chose, y trouver des clés ou du plaisir, mais en aucun cas ils ne le transforment au point d'y voir ce qu'ils veulent, ou ce qu'ils voudraient croire. A ce stade, j'appelle ça de la désinformation. Cette distorsion du réel n'est pas nouvelle (les média la pratiquent de longue date), et ne serait pas forcément dommageable si elle ne s'accompagnait en même temps d'une dramatique chute de la lecture et de l'attention, au profit des écrans, c'est-à-dire de notre incapacité de plus en plus évidente de nous figurer les choses autrement que par le biais des images, et donc de les faire siennes, par notre intelligence ou notre capacité d'interprétation. Or, là où il n'y a plus d'âme, il n'y a plus d'homme. C'est ce qui est en train de se produire... Les gens ne lisent plus, mais surtout ne font plus d'efforts pour regarder le monde autrement que de la façon dont il leur est imposé, sous la forme d'images, de stimuli, c'est-à-dire qu'ils ne se remplissent plus de fictions pour comprendre le monde 1, mais s'abreuvent sans arrêt d'une même substance molle et passifiante constituée d'un flot de mèmes qui s'apparente plutôt à un brouet, comme s'il s'agissait de la pitance qu'ingurgitaient quotidiennement les cochons en vue de l'abattage qu'était leur inféodation finale au système-réifiant de l'information.
1 pour s'en nourrir, pourrait-on dire