Publié le 23 Décembre 2025

  Dans l'un des chapitres de Notre-Dame de Paris, Victor Hugo prédisait que l'imprimerie, le livre ne tarderaient pas à remplacer l'architecture, les cathédrales comme objet de référence ou de culte. L'histoire ne semble pas l'avoir désavoué. Aujourd'hui, plus de sept siècles après l'avènement des cathédrales, la nouvelle révolution technologique est en passe de réaliser en très peu de temps une substitution aussi radicale que le fut celle de l'architecture par les livres. Si l'on n'en considère pour l'instant que l'aspect civilisationnel (perte de jobs, changements des usages, déclin de la mémoire), il n'est peut-être pas inintéressant de se dire que ce fameux livre, objet de toutes les convoitises à une certaine époque*, est en train de devenir une denrée pesante, voire décalée, que la révolution numérique risque tout simplement de mettre au rancart. Mais vont-ils complètement disparaître, ces livres ? Ou, comme les cathétrales dans l'horizon au moyen-âge, ne vont-ils pas rester debout, par exemple dans ces temples de l'époque moderne que sont devenues les bibliothèques, ou sur les étagères branlantes de certains salons rétrogrades ? C'est la question que je me suis posée... En voyant la façon dont certaines personnes accueillent les livres, avec une réticence teintée de méfiance, ainsi que le marché du livre qui s'écroule, on peut se demander si cette sacralisation dont fit l'objet l'architecture, lorsque Victor Hugo désignait les cathédrales comme les derniers temples bâtis, ne pourrait pas déteindre sur les livres. C'est-à-dire que, de la même manière que l'on visite plus souvent une église que l'on ne va y faire sa prière, on finirait par les regarder de loin, et les considérer avec déférence, mais sans forcément les ouvrir. C'est déjà presque le cas aujourd'hui... Lorsque je tends un livre à quelqu'un, ou que j'en évoque le contenu, je sens son inquiétude, son envie de parler d'autre chose, et son regard qui guette sur le côté une occasion de se défiler. Il veut bien caresser l'objet, le regarder avec convoitise, et éventuellement le faire figurer dans sa bibliothèque – mais le lire, brrrr, il ne préfère pas. Je pense que c'est précisément ce qui est en train de se passer sous la pression des IA qui sont sur le point de tout remplacer – nos jobs, nos prérogatives et même bientôt nos cerveaux si on y réfléchit. Les livres sont en train de devenir, non pas des objets superflus, mais des objets de relatif culte, des reliques reliées à d'anciennes pratiques sanctuarisées, qui caractérisent les hommes de l'époque d'avant mais que ceux d'après en aucun cas n'envisageront de considérer qu'avec un petit air distant mêlé de respect. Comme les églises au temps jadis. On les regarde de loin mais on se garde bien d'y entrer. Et comme les statues, lorsqu'on a l'impression qu'elles pourraient s'écrouler sur nous dans un site archéologique que l'on visite, ces livres pourraient bien un jour être tentés de nous tomber au coin du nez s'il s'avérait que l'étagère sur laquelle on les a un peu trop prestement remisés, avec l'intention de mettre la poussière sous le tapis, les faisait dépasser un peu trop dangereusement de leur rebord.

* car il contenait le savoir

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #Pensées

Publié le 16 Décembre 2025

      Du fait des portables, qui suppléent d'une certaine façon à notre mémoire, je me rends compte à quel point un certain nombre de choses dont je devrais me souvenir finissent aux oubliettes. Je dois alors aller les chercher sur mon portable, comme le font tant de gens pendant les conversations. Je ne sais pas si c'est dû au vieillissement ou aux machines, mais il y a une indéniable perte de mémoire immédiate chez la plupart d'entre nous.

 

       Les données d'internet constituent désormais pour nous une sorte de prothèse mémorielle, qui contient tout ce que nous n'avons pas besoin de retenir, mais dont nous savons qu'elles sont dedans, trouvables au prix d'une recherche ou de certains mots clefs. De telle sorte que notre compétence dans l'avenir ne sera pas de nous souvenir, mais de savoir prompter correctement. De ce point de vue, la mémoire d'internet constitue pour notre mémoire humaine le même « Grand Remplacement » que les livres constituèrent pour l'oralité, ou pour les cathédrales. (« Ceci tuera cela »).

 

    Nous ne nous souviendrons bientôt plus que d'une chose : que nous sommes tributaires de la Machine.

 

       Alors que je demandais hier à un adolescent de lister les cinq sens humains, il en a rajouté un sixième qu'il a appelé : l'addiction.

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Publié dans #Journal

Publié le 9 Décembre 2025

« Voilà que le vide ou plus précisément l'absence – en l'occurrence de toxicité (à l'image des produits sans gluten, des déodorants sans aluminium, ou du vin sans sulfite *) –, est en train de devenir le composant le plus important et le plus coûteux du produit. Cette monétarisation de l'absence, dans laquelle Rien génère du profit, est l'incontournable invention du capital en ces débuts de XXIème siècle. On sait comment le système de la distribution lui aura permis le tour de force d'accroître démesurément ses profits à partir d'une économie qui ne produit rien, sur le modèle d'Airbnb avec son hôtellerie sans lits, ou Uber avec ses taxis sans voitures... Mais quelle est donc l'énergie qui l'autorise à faire de Rien le luxe même ? »

Ceci tuera cela, Annie Le Brun & Juri Armanda

* Mais on pourrait aussi rajouter le service sans service, le produit sans valeur ajoutée, la prestation sans intérêt, le management sans nécessité, le bilan de compétences sans résultat, la réunion sans décision, etc

 

 

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié le 2 Décembre 2025

 

Une interview sur la genèse d'Abel Fourchaumes, ses thématiques principales et la généalogie d'auteurs qui ont pu l'influencer, sur le site de Zéro édition : 

https://zero-edition.fr/entretiens-avec-zero-edition-2-nicolas-gracias/

 

 

J'en profite pour préciser que le livre est désormais disponible en version numérique sur les sites de la fnac, kobo etc à un prix défiant toute concurrence :

https://www.fnac.com/livre-numerique/a22088863/Nicolas-Gracias-Abel-Fourchaumes

 

 

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Publié le 25 Novembre 2025

La corrida (1994)

La réponse est non, Francis, la réponse est non...

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié le 18 Novembre 2025

      « En ressortant, Abel décida d’entamer une promenade digestive qui aurait plus ou moins pour but de rejoindre son second lieu de rendez-vous. De la rue de Réaumur où il se trouvait, il gagna le Marais, en passant derrière le centre Georges-Pompidou. Son réseau de tuyauteries le fit penser à une sorte de gigantesque aspirateur dont la notice de fonctionnement se serait perdue dans les papiers d’un architecte fantaisiste des années 70. Il fraya son chemin parmi les tablées de jeunes éphèbes qui avaient profité du premier rayon de soleil pour exhiber leurs pectoraux. À la Bastille, il se laissa tenter par un cône de crème glacée, ce qui lui permit d’oublier les relents de son sorbet aux fruits de la passion désormais bien dépassionné. Il gagna ensuite la rue de Lyon. Là, d’un bond leste qui aurait pu s’apparenter à l’envol de son parapluie à baleines téléscopiques dans le monde fabuleux d’une digestion lente et réussie, il se hissa sur la Promenade plantée. Pendant quelques instants, il resta à flâner, en se prenant à songer aux multiples cibles potentielles que recelait sans le savoir cette passerelle surélevée. Sur plusieurs centaines de mètres, la Promenade plantée surmontait en effet une galerie marchande dont chaque boutique, chaque commerce, pouvait être pour lui un client potentiel. « Tremblez, se dit alors Abel en singeant l’œil acéré du prédateur, tremblez petits prospects, car l’heure n’est pas encore venue de votre mort, entre midi et deux ! Mais que bientôt viendra le temps où le terrible oiseau de proie dont vous ne soupçonnez encore que l’ombre, au-dessus de vos têtes, pénétrera dans votre boutique – et à grands renforts de questions indiscrètes sur la tenue de vos affaires, saura vous infléchir au joug bancaire… ». D’écœurement, Abel abandonna le reste de sa crème glacée à des moineaux qui devaient s’avérer prospects moins exigeants, et reprit le cours de sa promenade : « Tremblez ! car vous ne savez rien encore du petit prêt long terme que nous proposons à ceux de nos prospects qui nous rejoignent, ni du produit de financement Profitéos, qui vous permet d’investir sur toute une gamme de valeurs à l’international… Ou encore du crédit à la consommation Amphithéos, dont le principe consiste à optimiser vos revenus en vous plaçant sur les bourses outre-Atlantique… ». La promenade s’acheva, mettant un terme à ce flot de boniments stériles, sous la forme d’un escalier qu’Abel s’empressa de dévaler, impatient de se confronter à ces fameux prospects. Hélas, la plupart des boutiques étaient encore fermées, entre midi et deux, et cela le contraignit à se rabattre sur la rue de Charenton. Là, un certain nombre d’enseignes de seconde zone clignotaient, indolemment. Prêt-à-porter famélique, primeur pour les asiates, consommables en informatique. L’une d’elles, par hasard, retint son attention. Il s’agissait d’une boutique de poissons qui s’appelait « Les lagunes de Saïgon – panexotisme et poissons rares ». Ce qui ne manqua pas de faire sourire Abel à l’idée qu’elle pourrait terminer un jour dans son giron, aux côtés des Baguettes de Shanghai. Après s’être fait la réflexion qu’il lui restait assez de temps, il entra dans le magasin. »

 

          Abel Fourchaumes, p.55-57 

 

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Publié le 11 Novembre 2025

       Trop de réflexivité, de déresponsabilisation et de dépersonnalisation dans notre société finit par tuer toute création véritable. Il y a par exemple dans le phénomène des escouades de scénaristes netflix une impossibilité de prendre un risque véritable parce que non individuel. On soupèse tout à l'avance, on se défausse sur la caution supposée du groupe, on intériorise même parfois la contrainte du consensus et du marketing  et on ne réalise pas du même coup une œuvre créative mais une énième "installation", une énième resucée scénaristique issue du tuyau, un énième gloubi-boulga de mots.

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Publié dans #Journal

Publié le 28 Octobre 2025

Une deuxième recension d'Abel par Isabelle Favre. Merci à elle :

 

« J'ai adoré ce roman !!!
Au-delà du fait que c'est particulièrement bien écrit (et ça, c'est un réel plaisir !), le personnage d'Abel Fourchaumes est une pépite !
C'est un homme anticonformiste mais ni par idéologie, ni par formatage... c'est sa nature, tout simplement.... Toutes ses actions sont guidées par un instinct presque primaire, mais également par l'analyse un peu fantasque qu'il fait de ce qui l'entoure. Ses réflexions, toujours subtiles, souvent drôles, parfois cyniques nous dépeignent, sans compromission, un monde moderne où l'individu se perd, et où les intérêts financiers s'opposent à l'humanité... Ni envieux, ni cupide, il aime son travail et le fait bien... il a une certaine sensibilité à l'esthétisme et à la perfection, ce qui le pousse à une droiture un peu maniaque et souvent décalée...
Bref, je ne veux pas vous en dire plus mais je vous conseille vraiment cette lecture, je me suis régalée ! 
»

 

https://www.instagram.com/p/DQPMkKfDIgZ/

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Publié le 21 Octobre 2025

Abel est un livre particulièrement difficile à résumer. Merci donc à Antoine Faure pour cette recension qui s'avère à la fois narrative et éclairante :


« Abel Fourchaumes ne se sépare jamais de son allure débonnaire ni de son parapluie. Rare chargé de clientèle bancaire à visage humain, il se montre coulant sur les découverts et peu avide des marges exorbitantes couramment extorquées à ceux qui lisent mal les petits caractères. Le bougre croit encore que la mission des banques est d’investir et confie ses prévisions au Yi King confucéen ; en jouisseur méticuleux, il étire ses pauses déjeuner solitaires. Fourchaumes replonge volontiers dans ses souvenirs de voyages de fils de diplomate, et dans ceux, moins joyeux, de son mariage avec Lucie dont lui reste un fils qu’il voit peu.

Le roman à son nom commence comme un portrait plaisant, sans beaucoup d’enjeux ni une intrigue limpide, jusqu’à un inattendu week-end chez son patron et l‘annonce du rapprochement de la banque Bonal avec un établissement romain. Abel, désormais flanqué du fils dudit patron comme stagiaire, en évitera-t-il les chausse-trappes ?

Nicolas Gracias assume ici un style chantourné, à base de phrases à rallonge puisant dans un vocabulaire précis, ainsi qu’un humour distancié versant dans l’ironie douce, et parfois le burlesque ou le trivial. Multipliant les adresses au lecteur, il s’adonne au plaisir oublié de la description méticuleuse, d’une enfilade de passages à travers le IXe arrondissement au siège monumental « à la munificence babélienne » de la banque Bonal, puis aux vestiges romains.

Si certaines de ses postures risibles rappellent le Ignatius J. Reilly de La Conjuration des imbéciles, Abel Fourchaume est bien un honnête homme, banquier éthique en des temps prédateurs où les banques familiales se vendent aux fonds de pension, doublé d’un esprit libre dont les rapports d’analyses sont des œuvres à part entière. Un type aussi anachronique, en somme, que l’écriture de son créateur, « humble tentative de faire ressurgir la littérature de son champ de décombres ». Rien que ça. Disons qu’il la fait surgir – balzacienne en diable – de la vie d’un rond-de-cuir ordinaire, certes attachant, ce qui mérite déjà considération. 
»

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