Publié le 24 Février 2026

Je suis né gros, tu es difforme, nous sommes petits

Je suis boiteux, et alcoolique, et inverti

Tu es ravie quand je te dis :

C’est la nature humaine, qui t’as faite naine et mienne

Je suis à toi tiqueux

Tu es à moi morveux

Et nous sommes déjà deux

A être égaux

& égaux

Et même

d’assez beaux salauds 

 

Je suis infirme, tu es indigne, nous sommes infimes

Je suis ton faix, ta fatalité et ta guigne

Chacun sur une berge du lac des signes

Nous nous parlons, et notre langage

est un très beau voyage :

Je t’appartiens toi bien

Tu me reviens crétin

Et nous sommes déjà loin

tellement égaux

& égaux

Jusque dans nos pieds bots

 

L’autel de l’instinct fugace

N’est plus qu’un simple hôtel de passe.

 

(sur une mélodie lancinante)

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #chanson

Publié le 17 Février 2026

     « Notre vie d'adultes se borne à faire l'aumône aux autres. Nous vivons tous des aumônes d'autrui. Nous gaspillons notre personnalité en orgies de coexistence. Chaque parole prononcée nous trahit. Le seul moyen de communication tolérable est la parole écrite, parce que ce n'est pas une pierre d'un pont jeté entre des âmes, mais un rayon de lumière entre des astres. »

      Fernando Pessoa

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #lectures

Publié le 10 Février 2026

    Tous ceux qui ne sont plus capables de lire, ni de regarder une oeuvre d'art, ni de se concentrer sur quelque chose un peu longtemps, ne sont plus présents au monde autrement que pour cliquer, consommer ou regarder des images avec des yeux énamourés d'esclaves du spectacle.

     Or qui n'est plus présent au monde ne peut plus agir dessus, ni se plaindre de sa dégénérescence – car il en est la cause.

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Publié dans #Journal

Publié le 27 Janvier 2026

Les amoureux aussi arrivent à s’ennuyer

J’en ai vu un exemple, hier à Montpellier

Ils étaient tous les deux, près d’un lac, en tailleur

Ou peut-être un moulin – enfin, disons : Ailleurs

 

L’ombre d’un grand cyprès retombait sur leur corps

Qui me semblaient si près que je les crus d’accord

En fait ils s’étaient joints, ce matin, avant l’aube

Et traînés dans la boue jusqu’à cette roue à aubes

 

A présent requinqués par quelque échange de mots

La tiédeur du soleil, le bruissement de l’eau

Ils s’embrassaient encore avec une ardeur telle

Qu’on eût pu croire au terme de ladite querelle

 

Certains détails, pourtant, paroles à demi-mot

Dans la lourdeur du ciel, le grondement de l’eau

Laissaient poindre à la traîne de leur fringant duo

Comme une vilaine écume, charriée par le ruisseau

 

Lui ne regardait pas, elle n’écoutait rien

Elle le nez en l’air, lui distant et hautain

Lui s’adressant à elle, elle repoussant sa main :

On rentre dans ton coeur comme dans un moulin

 

– Oh tu sais moi la vie... – Je sais oui oui merci...

– Alors pourquoi poursuivre si en fait l'on s’ennuie ?

– Mais parce qu’il faut bien vivre et qu’à deux le temps passe

De façon plus légère et ­– au fond – plus tenace...

 

Ainsi se cherchaient-ils, comme un chat une souris

Elle & lui dans leur lit de verdure et d’ennui

Elle montpelliéreine, lui le roi des roseaux

A tirer les ficelles de son corps d’arbrisseau.

 

(2001)

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #Poésie

Publié le 20 Janvier 2026

    « Toujours est-il que cette inaptitude à nommer le mal par un vrai nom commun pas trop imprononçable, assez universel et à peu près simple, comme on disait jadis la peste, la gale, le choléra, la grippe ou la guerre, ces maux historiques donc bien nommés, je la trouve très révélatrice, cette inaptitude. Le recours récurrent et quasi systématique au sigle plutôt qu'aux vrais mots – et alors à des mots-valises ou néologismes grotesques –, même en situation de "tragédie historique", c'est à mes yeux un signe révélateur parmi d'autres d'une société en état de déréalisation avancée, qui ne sait plus jouir des mots, ne sait plus en inventer, ne sait plus parler : ni prendre plaisir au langage, ni nommer intelligiblement les choses, ni soutenir une conversation, ni donc penser, ni même aimer. Novlangue partout, langage nulle part. »

     Julien Syrac, Déshumanité

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Publié dans #lectures

Publié le 6 Janvier 2026

« Cherchez les participes présents, vous les trouverez partout, lupulant telle une multiplicité moléculaire de petites cornes de novlangue – attention au risque de psychose. Remontant plus ou moins loin dans le passé, vous constaterez que ceux qui s'appelaient jadis les sourds et les aveugles sont désormais des malentendants et des non-voyants, que les professeurs sont devenus des enseignants, et leurs élèves parfois des apprenants, que les dirigeants et autres gouvernants se sont flanqués de communiquants, de consultants et autres assistants, que dans les conférences, les écoles ou sur les plateaux télé on écoute des intervenants, que les hôtes du chemin de Saint-Jacques sont des accueillants, que les agriculteurs sont des exploitants, que les écrivains faillirent devenir des écrivants, que les maisons de retraite emploient des aides-soignants, qu'on a de plus en plus recours à des sous-traitants – et il faudrait ajouter à la liste des métiers ainsi « agentisés » tous les innombrables agents, les agents d'entretien, agents de sécurité, agents d'éducation, agents de service, agents de quai, etc. –, ou encore que les imbéciles de gauche sont devenus des bien-pensants, quand ils ne sont pas islamo-complaisants (sic), que la nature est désormais le vivant, comme Rosanna Arquette est une survivante et Adèle Haenel une victime parlante, tout ça dans un monde mauvais, terriblement excluant, malaisant, discriminant et clivant, impactant voire traumatisant, certes parfois bienveillant, mais qui dans l'ensemble, malgré tous les efforts des militants, ne respecte que les dominants, les possédants, les gagnants, et méprise les perdants (ceux-là que l'on appelait autrefois les « pauvres », j'imagine) et célèbre avec fureur l'étant et le signifiant puisqu'il ne connaît plus rien d'autre – et tout cela nous le trouvons aussi délirant qu'abrutissant et effrayant. »

Julien Syrac, Déshumanité

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Publié dans #lectures

Publié le 30 Décembre 2025

La beauté, paraît-il, est au coin de la rue

Mais j'y suis allé : elle n'y était pas

A la place s'était substitué un bazar des télécommunications

« Téléphoner tout à dix balles »

La beauté, désormais, s'est déportée dans le combiné de nos téléphones

Dans la suite d'impulsions électroniques

Qui jalonnent notre quotidien

Des appels se succèdent

Incessants

D'un bout à l'autre de la planète

Pour nous faire parvenir

Des messages

Alors j'appelle moi aussi, bravement, dans le combiné du bazar des télécommunications

Mais personne ne me répond

La beauté, à l'évidence, va trop vite

J'essayais à peine de l'attraper

Qu'elle avait disparu

Elle est désormais tout aussi fugace

Que l'intensité du courant bleu électrique

Qui traverse les câbles

Elle se déplace à la vitesse-lumière

Elle est devenue une chimère

Electronique.

 

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Publié dans #Poésie

Publié le 23 Décembre 2025

  Dans l'un des chapitres de Notre-Dame de Paris, Victor Hugo prédisait que l'imprimerie, le livre ne tarderaient pas à remplacer l'architecture, les cathédrales comme objet de référence ou de culte. L'histoire ne semble pas l'avoir désavoué. Aujourd'hui, plus de sept siècles après l'avènement des cathédrales, la nouvelle révolution technologique est en passe de réaliser en très peu de temps une substitution aussi radicale que le fut celle de l'architecture par les livres. Si l'on n'en considère pour l'instant que l'aspect civilisationnel (perte de jobs, changements des usages, déclin de la mémoire), il n'est peut-être pas inintéressant de se dire que ce fameux livre, objet de toutes les convoitises à une certaine époque*, est en train de devenir une denrée pesante, voire décalée, que la révolution numérique risque tout simplement de mettre au rancart. Mais vont-ils complètement disparaître, ces livres ? Ou, comme les cathétrales dans l'horizon au moyen-âge, ne vont-ils pas rester debout, par exemple dans ces temples de l'époque moderne que sont devenues les bibliothèques, ou sur les étagères branlantes de certains salons rétrogrades ? C'est la question que je me suis posée... En voyant la façon dont certaines personnes accueillent les livres, avec une réticence teintée de méfiance, ainsi que le marché du livre qui s'écroule, on peut se demander si cette sacralisation dont fit l'objet l'architecture, lorsque Victor Hugo désignait les cathédrales comme les derniers temples bâtis, ne pourrait pas déteindre sur les livres. C'est-à-dire que, de la même manière que l'on visite plus souvent une église que l'on ne va y faire sa prière, on finirait par les regarder de loin, et les considérer avec déférence, mais sans forcément les ouvrir. C'est déjà presque le cas aujourd'hui... Lorsque je tends un livre à quelqu'un, ou que j'en évoque le contenu, je sens son inquiétude, son envie de parler d'autre chose, et son regard qui guette sur le côté une occasion de se défiler. Il veut bien caresser l'objet, le regarder avec convoitise, et éventuellement le faire figurer dans sa bibliothèque – mais le lire, brrrr, il ne préfère pas. Je pense que c'est précisément ce qui est en train de se passer sous la pression des IA qui sont sur le point de tout remplacer – nos jobs, nos prérogatives et même bientôt nos cerveaux si on y réfléchit. Les livres sont en train de devenir, non pas des objets superflus, mais des objets de relatif culte, des reliques liées à d'anciennes pratiques sanctuarisées, qui caractérisaient les hommes de l'époque d'avant mais que ceux d'après en aucun cas n'envisageront de considérer qu'avec un petit air distant mêlé de respect. Comme les églises au temps jadis. On les regarde de loin mais on se garde bien d'y entrer. Et comme les statues, lorsqu'on a l'impression qu'elles pourraient s'écrouler sur nous dans un site archéologique que l'on visite, ces livres pourraient bien un jour être tentés de nous tomber au coin du nez s'il s'avérait que l'étagère sur laquelle on les a un peu trop prestement remisés, avec l'intention de mettre la poussière sous le tapis, les faisait dépasser trop dangereusement de leur rebord.

* car il contenait le savoir

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #Pensées