« En ressortant, Abel décida d’entamer une promenade digestive qui aurait plus ou moins pour but de rejoindre son second lieu de rendez-vous. De la rue de Réaumur où il se trouvait, il gagna le Marais, en passant derrière le centre Georges-Pompidou. Son réseau de tuyauteries le fit penser à une sorte de gigantesque aspirateur dont la notice de fonctionnement se serait perdue dans les papiers d’un architecte fantaisiste des années 70. Il fraya son chemin parmi les tablées de jeunes éphèbes qui avaient profité du premier rayon de soleil pour exhiber leurs pectoraux. À la Bastille, il se laissa tenter par un cône de crème glacée, ce qui lui permit d’oublier les relents de son sorbet aux fruits de la passion désormais bien dépassionné. Il gagna ensuite la rue de Lyon. Là, d’un bond leste qui aurait pu s’apparenter à l’envol de son parapluie à baleines téléscopiques dans le monde fabuleux d’une digestion lente et réussie, il se hissa sur la Promenade plantée. Pendant quelques instants, il resta à flâner, en se prenant à songer aux multiples cibles potentielles que recelait sans le savoir cette passerelle surélevée. Sur plusieurs centaines de mètres, la Promenade plantée surmontait en effet une galerie marchande dont chaque boutique, chaque commerce, pouvait être pour lui un client potentiel. « Tremblez, se dit alors Abel en singeant l’œil acéré du prédateur, tremblez petits prospects, car l’heure n’est pas encore venue de votre mort, entre midi et deux ! Mais que bientôt viendra le temps où le terrible oiseau de proie dont vous ne soupçonnez encore que l’ombre, au-dessus de vos têtes, pénétrera dans votre boutique – et à grands renforts de questions indiscrètes sur la tenue de vos affaires, saura vous infléchir au joug bancaire… ». D’écœurement, Abel abandonna le reste de sa crème glacée à des moineaux qui devaient s’avérer prospects moins exigeants, et reprit le cours de sa promenade : « Tremblez ! car vous ne savez rien encore du petit prêt long terme que nous proposons à ceux de nos prospects qui nous rejoignent, ni du produit de financement Profitéos, qui vous permet d’investir sur toute une gamme de valeurs à l’international… Ou encore du crédit à la consommation Amphithéos, dont le principe consiste à optimiser vos revenus en vous plaçant sur les bourses outre-Atlantique… ». La promenade s’acheva, mettant un terme à ce flot de boniments stériles, sous la forme d’un escalier qu’Abel s’empressa de dévaler, impatient de se confronter à ces fameux prospects. Hélas, la plupart des boutiques étaient encore fermées, entre midi et deux, et cela le contraignit à se rabattre sur la rue de Charenton. Là, un certain nombre d’enseignes de seconde zone clignotaient, indolemment. Prêt-à-porter famélique, primeur pour les asiates, consommables en informatique. L’une d’elles, par hasard, retint son attention. Il s’agissait d’une boutique de poissons qui s’appelait « Les lagunes de Saïgon – panexotisme et poissons rares ». Ce qui ne manqua pas de faire sourire Abel à l’idée qu’elle pourrait terminer un jour dans son giron, aux côtés des Baguettes de Shanghai. Après s’être fait la réflexion qu’il lui restait assez de temps, il entra dans le magasin. »
Abel Fourchaumes, p.55-57