Publié le 10 Mars 2026
« J’ai déjà dû dire sur ce blog que je considère l’histoire, quand il y en a une, comme faisant partie intégrante de la forme. » P. Annocque
L’écrivain Philippe Annocque note, quelque part sur son blog, que le fait de raconter des histoires fait partie intégrante de la forme en littérature. L'histoire n’est selon lui qu’un moyen de planter une ambiance, une esthétique, lesquelles passent d'abord par la forme. Ce qui semble reléguer le fait de raconter une histoire au rang d'accessoire. Je suis assez tenté de penser comme lui. Il n’en reste pas moins que le fait de ne pas savoir raconter une histoire peut s’avérer dommageable. Je dirais même, en poussant un petit peu le bouchon, que ceux qui ont la prétention d'écrire un livre sans savoir raconter d’histoires s’exposent à des déconvenues. Un roman représentatif, à cet égard, me semble La vie et les opinions de Tristram Shandy, de Laurence Sterne (1759). Son auteur, ambitieux, s’interdit tout développement romanesque. Il aborde les personnages par à-coups, en recourant à l’humour digressif. De ce point de vue, Tristram Shandy est une réussite. On rigole, on s’extasie de la capacité de l'auteur à digresser sur tout et n'importe quoi – y compris le sujet qu’il s’est lui-même fixé. Mais on ne s’évade guère… Et, si l’on se place à l’aune des références qu’il s’est données (Gargantua, Dom Quichotte, ou les 1001 nuits...), il me semble que son projet reste un peu en deçà... Par moments, j’ai même eu l’impression que l'auteur ne savait pas raconter d’histoires – je veux dire : ne serait-ce que des sous-histoires, de celles qui prolifèrent chez Cervantès ou dans les 1001 nuits, justement. Ça paraît logique : il s'en fout. Mais qu’on me permette, dans ce cas, de me foutre à mon tour de ce qu'il me raconte... Je me suis senti par moments très en dehors du tour de force que constitue son projet. Et, si l'on suit son cahier des charges, j'aimerais bien pour ma part que ceux qui ont l’ambition d'écrire un livre sans histoires essaie d'abord, ne serait-ce que pour se tester, d'en écrire une, là, juste sur le côté. Une nouvelle, ou un texte court, ou une novella, pourquoi pas. (Tout comme ceux qui prétendent écrire une symphonie commencent bien par faire des gammes, non ?) Ecrire sans savoir raconter d'histoires ça me semble vraiment mettre la charue avant les boeufs. Je pense même que c'est le minimum syndical, dans le monde de la création, avant de se mettre à un projet plus long (j'écarte ici la poésie, évidemment, dont le but est de faire du beau avec des mots)*... Et on verra ensuite si on est capable de se confronter au « grand vide du sujet égotiste », à la poésie minimaliste du quotidien. Pour moi, Laurence Sterne se situe un peu en deçà. Tout comme Bloy, avec son écriture roborative, ou Gracq dans la construction de certains romans, on pâtit sous le style. Il y a de nos jours une tendance à décréter que l’histoire n’a pas d’importance en littérature, que seul compte le "style" – une tendance héritée de gens comme Céline qui disait que « des histoires, il y en avait déjà plein les journaux » (oubliant par là même qu'une histoire issue du cerveau d'un écrivain n'a pas grand-chose à voir avec une histoire dans un journal). Mais c’est une tendance propagée par des gens que cela arrange, ou que le procédé narratif irrite... Ne pas raconter d'histoires est un bien beau dessein – mais encore faut-il en avoir les épaules... Quant à prétendre que la mesure d’un texte se situe dans le fait de ne pas raconter d’histoires, ça me paraît complètement limitatif, et un brin dogmatique. La liberté ne s’acquiert pas par le rejet de ce qu’on nous propose – mais par le choix. Cela prédispose en tout cas celui qui érige ce principe en manifeste à produire une oeuvre imitative ou indigeste.
* Notons ici que la réalité postmoderne nous sert évidemment beaucoup moins d'histoires toutes cuites que les "réalités" précédentes, ce qui ne facilite pas le travail : il faut désormais aller creuser dans l'irréel pour en tirer des histoires.
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