Publié le 7 Octobre 2025
« Là, il s’abandonna à la contemplation inutile, parce que maintes fois répétée, de l’intérieur factice, composé de paravents kitsch, de fresques du folklore, ou encore d’artificielles plantes grimpantes qui départageaient les tables. En grande discrétion, car tout était discret ici – et jusqu’à la façon de vous apporter la douloureuse – un serveur vint prendre la commande. Abel décida de se laisser tenter par un R-22, suivi d’un B-18, auquel il prit soin d’ajouter un petit supplément de S-07. Puis il tourna la tête en direction du patio, dans lequel une petite fille venait d’arriver. Probablement la fille du patron, se dit-il, à en juger par la rectitude de sa tenue : robe marine à bretelles et chaussettes montantes blanches. Elle exécutait une série d’entrechats sur ce qui, pour elle, était probablement rivières et hauts sommets… La tendresse de l’image, assortie à l’onctuosité d’une mousse de crosses de fougères qu’on lui avait apportée, lui rappela son fils qu’il n’avait pas revu depuis des mois… Celui-ci devait alors passer des heures « indues » chez sa mère. Il essaya de chasser ces idées noires, en revenant à la petite fille. Elle sautillait à cloche-pied dans le patio, en une sorte de schéma secret. Cela le fit repenser à un autre souvenir… Vers huit ans, alors qu’il était au Vietnam, il courait derrière une petite fille vietnamienne qui avait l’extravagante faculté de jouer de la flûte avec ses orteils. Plus exactement (car la fillette n’était pas non plus contorsionniste), elle se servait de ses orteils pour combler les béances de l’instrument, en une torsion des jambes et du bassin qui n’avait pas manqué d’intriguer les quelques spectateurs présents. Ce jour-là, ils étaient à Angkor, en voyage de classe au Cambodge, et il la poursuivait, en manière de cache-cache. Hors d’haleine, la petite fille avait tout de même fini par s’arrêter pour reprendre son souffle, entre deux stèles, et le jeune et encore vigoureux Abel en ayant profité pour la rattraper, il l’avait gratifiée d’un véritable concert de flatulences flûtées sur son pipeau personnel qui avait laissé la jeune fille hilare, dans son lit de verdure… Le souvenir de ses rires, si généreux et si puérils, lui revenait à présent avec toute l’intensité de la mémoire, tandis que les portes de la cuisine béaient pour qu’on lui apportât l’entrée, composée d’un ragoût de noix de Saint-Jacques à la compotée d’algues – plus connu en ces lieux sous la dénomination N-12. »
Abel Fourchaumes, p.51-52
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