Arrivait-elle parce qu’elle avait décidé de me rejoindre, ou bien parce que son entremetteur d’oncle la déposait devant le mur d'entraînement, avant de s'en aller tenir la jambe à mes parents ?... Ce qui est sûr, c’est qu’elle arrivait aux premières heures du soir, car il faisait moins chaud, probablement soucieuse aussi de ne pas trop s’abîmer. Bête comme j’étais, je l’attendais. En principe, elle n’était pas vêtue pour faire du sport, mais pour faire la bronzette, ou tailler la discute. Le tennis, très peu pour elle, semblait-elle dire... Toute fraîche et embaumée, revenant juste de son entraînement quotidien d'équitation, ou à peine sortie de sa toilette vespérale, elle s’avançait vers moi dans un short bouffant à fleurs. L’espace d’un instant, je me sentais attiré par sa beauté légère et évanescente. Par sa fraîcheur désinvolte. Elle s’y entendait déjà plutôt au jeu de la séduction. En tout cas bien plus qu’à celui de ces absurdes raquettes qu’on lui avait fourrées entre les mains, contre son gré, et qu'elle ne tenait qu'avec une moue un peu forcée. Elle se plaçait juste à côté de moi, pour la forme, en tenant sa raquette comme s'il s'agissait d'un jeu de baguettes chinoises. Puis elle lançait la balle devant elle, un peu mollement, en direction du mur. J'avais l'impression qu'elle tenait une poêle entre les mains, ou une casserole, quelque chose de bien lourd en tout cas, qu'elle aurait dû empoigner pour la manoeuvrer, mais dont elle se foutait royalement. Elle n'était là que parce qu'on lui avait demandé de venir... Je restais en arrière, dépité. Je prenais pour ma part ce sport très au sérieux. L'incompréhension entre nous régnait. Finalement, je me mettais à frapper la balle de mon côté, en cherchant à lui montrer toute l'entendue de ma force, par quelques coups rageurs contre le mur. Il ne s’était pas passé plus de quelques minutes qu’elle finissait par jeter sa raquette en soupirant sur le côté, avant d'aller s'asseoir en bord de cours. J'hésitais... Aller m’asseoir à côté d’elle ? Ne serait-ce pas un peu cavalier ? Je n'avais que dix-douze ans alors. Et, si dans un futur proche, j’entrevoyais bien les mille fadaises dont je pourrais l’abreuver lorsque devenu poète, artiste-designer et chef d’entreprise, je pourrai moi aussi laisser retomber ma raquette avant de m'en aller lui conter fleurette sur le côté, j'étais au regret de n'avoir que cet âge – entre chien et loup. Je recommençai donc à aligner les balles, rageusement, enchaînant les coups de boutoir contre le mur, en jetant un œil de temps à autre sur le cours voisin où un couple de jeunes tennismen blonds et athlétiques s'échangeaient des balles fulgurantes en un parfait chassé-croisé d'allers-retours fluides et élégants.