n.m. (botanique) : petit arbuste sud-américain, connu pour ses vertus prophylactiques et médicinales ; n.f. (folklore) : "La bolée noire", en breton ; Bol-du (avoir du) : verlan de du-bol, dans le jargon du 9-3
Plus personne n’utilisera bientôt de papier pour écrire. Ce n'est pas révéler un secret de polichinelle de dire cela. Je le dis parce que je pense que le papier, de fait, va disparaître. Qu’on le veuille ou non. Et le fait que nous ayons un rapport plus ou moins privilégié avec le livre-papier n'y changera rien. J’ai écrit pendant une quinzaine d’années sur des feuilles. Je perdais un temps fou. Ne serait-ce que lorsque je devais recopier, ou recorriger. Je me suis résolu à admettre qu'il fallait que j'arrête. Oubliée la beauté envoûtante de la calligraphie à l’encre brune. Enterrées les lettrines gothiques d'adolescent au frontispice de courriers enfiévrés. Reniée la volupté du bon vieux papier qui sentait le champignon et le moisi. Sans entrain, ni attrait, je me suis mis à écrire sur un ordinateur.
Ce portrait est extrait d'un périple dans le golfe des Peines
Alexander Arkadiévitch est un journaliste que j’ai rencontré dans le restaurant d'un ferry où je voyageais. Au sortir d’un repas trop arrosé, il finissait une bouteille de vin en compagnie d'autres convives. Ma première impression fut fallacieuse. Globe-trotter éminent, Arkady faisait partie de ces types un peu hors normes qu'on ne croise qu'en voyage. Ou peut-être plutôt, qu'on a l'impression de ne croiser qu’en voyage – parce qu'ils n'acquièrent de bonification fantasmée que dans les transbahutements du voyage.
Physiquement répugnant, avec deux petits yeux rentrés dans le creux de son visage bouffi, il n'était pas particulièrement ragoûtant au premier regard. C'était un épouvantable bavard. En général, il ne vous adressait la parole que pour vous mettre le grappin dessus. Mais il arrivait aussi qu'il se mette à parler, comme ça, pour le plaisir. Il achevait à cette époque un tour du monde d’un an, au terme duquel il avouait être tombé « amoureux fou » de Rio de Janeiro. Je suspectai derrière la posture du touriste, qui prétend découvrir le monde par son versant « pittoresque ». Mais Arkady ne se limitait pas à cela. Sous la carapace un peu mondaine, se cachait un véritable appétit pour les choses... Fin connaisseur du monde, il avait parcouru plusieurs continents pour le compte d’un prétendu guide touristique que je le soupçonnais d’utiliser comme passe-droit. Il n'en faisait du reste pas forcément cas, privilégiant comme il disait la découverte de petits lieux inconnus de tous aux « grandes autoroutes touristiques »... Lors d’une escale sur un îlot, je le vis insister auprès de l’officier du bord pour se faire débarquer, au motif qu'il voulait passer une semaine seul en compagnie d'indiens Kaweskars qui se nourrissaient exclusivement de poisson cru. L’officier refusa, ne voulant pas hypothéquer l’une de ses précieuses places à bord, mais il dut essuyer en retour les récriminations d'Arkady, qui ne se laissait pas faire si facilement.
A force de bourlinguer, l'homme avait acquis une culture suffisamment vaste pour mystifier n'importe qui. La plupart finissaient par lâcher l'affaire... (Ou alors, comme je l'ai vu faire une fois au réfectoire, lui signifiait d'un mouvement de menton qu'il était peut-être plutôt temps de finir son assiette qui refroidissait.) Seulement Arkady ne lâchait pas si facilement le morceau. Il était capablede vous tenir le crachoir pendant des heures. Il pouvait vous parler au même titre d'une histoire de naufrage qui avait eu lieu il y a des années dans le coin, que des potins du bord. Comment les avait-il sus ?... Je n'aurais pu le dire. Mais j'ai l'impression que c'était comme s'il connaissait tout ce qu'il y avait à savoir de l'équipage, des routines de l'emploi du temps, ou d'un antique rituel d'envoûtement qui avait lieu au large de l'archipel où nous passions... Lorsqu'il vous parlait, il avait cette expression à la fois mi-gourmande mi-cruelle (les yeux plissés de plaisir) qui caractérise probablement les esprits curieux. Je crois que c'est à lui que je dois d'avoir fini par regarder la plupart des passagers comme une série de suspects. Ou bien de connaître mieux que personne le tour de force accompli chaque soir par le barman lorsqu'il continuait à mixer tant bien que mal son fameux Pisco Sour lors du passage par gros temps du golfe des Peines. Il donnait du relief à tout... C'est lui qui raconta par exemple que la passagère de la cabine 217 ne sortait jamais de sa chambre sous prétexte qu'elle aurait repéré à bord un ancien amant. Ou encore que le capitaine n'était pas venu dîner trois fois de suite parce qu'il avait roulé sous la table... Il avait l'art et la manière du conteur. Et c'était plus fort que vous, que vous le vouliez ou non : vous l'écoutiez.
C'est la raison pour laquelle je tenais à conclure ma relation de ce voyage par son évocation. Je finirai sur la dernière image que j'ai de lui. C'était le dernier soir... L'équipage avait convié tous les passagers à une partie de Bingo sur l'entrepont. Je m'étais retrouvé embrigadé, dieu sait comment, dans cette farce un peu malgré moi. Je le cherchais des yeux partout, dans la salle... Mais il n'était nulle part. Comment avait-il réussi à échapper à ce supplice, lui – cette festivité incontournable dont tout le monde nous rebattait les oreilles depuis près d'une semaine ?... Ce n'est que bien plus tard, en redescendant par les coursives, que je le vis. Il était au milieu du réfectoire (deux heures après la fin du repas). En train de tenir la jambe à deux ou trois convives. Et tous les trois avaient les yeux rivés sur lui. Et lui joignait le geste à la parole, comme je le connaissais, n'hésitant pas à en rajouter un petit peu pour pimenter ses histoires. Et eux avaient l'air complètement subjugué par lui, et lui continuait à blablater, au beau milieu du réfectoire, sans plus rien d'autre que les chaises remontées sur les tables, tenant probablement son auditoire en respect depuis au moins deux heures, les mystifiant à grands renforts d'anecdotes issues de ses voyages à travers le monde, de son passé, de sa fantaisie, au point qu'ils avaient fini par en oublier complètement la fameuse partie de Bingo sur l'entrepont pour rester là à l'écouter au milieu du réfectoire désert – auquel dans un recoin de l'arrière-plan, le tout jeune Felipe, élu meilleur employé du mois comme en attestait une petite affiche épinglée sur le planning des personnels, apportait l'ultime touche de nettoyage en repassant la serpillière.
Ma maigre contribution à la polémique Sylvain Tesson : quand on lit la tribune, on voit bien que ceux qui le condamnent ne l'ont pas lu. Et quand on lit les contre-tribunes (élites et autres journalistes défendant Sylvain Tesson), on voit bien que leurs signataires n'ont pas davantage lu les poètes dont ils se moquent. Conclusion : l'avenir est aux mains de ceux qui ne lisent plus, mais qui s'en prennent aux autres en manière de règlement de comptes.
Haïku corollaire : «Celui qui ne lit plus, ne rêve plus »
Dans ma famille, il y a deux personnes qu’on appelle les tontons. Ce sont deux oncles de ma belle-soeur, mais en réalité un seul est son oncle, car un seul est mauricien. Mais comme ils sont toujours tous les deux ensemble, on les appelle les tontons. Ils sont plutôt amusants. En fait, l’un des deux est plus amusant que l'autre, mais comme on ne les envisage souvent que sous l'angle du duo, c'est d'un bloc qu'ils ont fini par l'être. Pourtant, si on les examine un peu plus près, le véritable tonton est plutôt rasoir. Il est même carrément taciturne. Il a l'air tout le temps dans le gaz. Je crois que ça lui vient de son île natale, dont il est nostalgique. Lorsqu'il vous parle, il semble le faire de tellement mauvais gré, qu'on ne comprend pas toujours ce qu'il dit. Son acolyte, le non-tonton, est donc bavard pour deux. Mais comme il ne l'est pas de façon volontaire, j'ai fini par me dire que c'était peut-être parce que l'un était plutôt introverti, que l'autre avait l'air amusant. C'est plutôt bizarre... Ils semblent complémentaires. On a l’impression que l'un, sans l’autre, ne serait pas forcément très intéressant. Mais que chacun, pris sous l'éclairage de l'autre, acquiert son importance. Que chacun porte en lui une lumière sur l’autre. Celui qui n’est pas tonton, par exemple, a l'air d'un perpétuel badaud. Mais il ne semble jamais aussi extérieur aux choses, aussi en lévitation sur le monde, que lorsqu'il est flanqué de son taciturne compagnon. Le tonton triste, lui, a l'air tout le temps dans les vapes. Mais il ne semble jamais aussi largué, aussi à côté de ses pompes, que quand sa rigide et empesée moitié est à ses côtés. Ils ressemblent à deux convives qui se retrouveraient à un thé où on ne les a pas forcément invités. En décalage. Le véritable tonton, depuis un moment, enchaîne les boulots alimentaires, mais je n'ai pas l'impression que ça lui donne beaucoup de baume au cœur. Quant au non-tonton, il a un métier dans le chiffrage des bâtiments qui sont destinés à démolition.
Je me souviens qu'une fois, ils m'ont raconté un voyage qu'ils avaient fait. C'était en Irlande, du côté de Dublin. Ils avaient loué à l’avance un petit cottage près de la mer. Mais l'avion avait eu du retard – et, une fois dans le coin, ils s'étaient aperçus que l'endroit était isolé de tout. C'était au fond d’une baie, sans voiture. En plus de cela, il s'était mis à pleuvoir. Ils envisagèrent de faire appel à un taxi local... Mais le coût exorbitant pour le faire venir de Dublin les en dissuada. Au bout du compte, ils embauchèrent un chauffeur du coin pour la journée. Mais le type trouva le moyen de les perdre dans une succession de anses et de marais, dont ils mirent plusieurs heures à se dépêtrer.
Le récit qu'ils m'en firent me tira presque des larmes de pitié. On aurait dit les personnages d'un perpétuel fiasco. A la manière de Dom Quichotte et de Sancho Pança, les personnages du célèbre roman. Le petit badaud replet, et le grand rêveur à la masse. Je crois qu'ils vivent encore ensemble aujourd'hui. C'est-à-dire toujours aussi indissolublement liés l'un à l'autre. Comme la plupart des vieux couples, ils vous donnent l'impression qu'ils ne pourront jamais se séparer, qu'au terme d'un accident de la route un peu improbable, sur une route de province sinueuse dans les Abruzzes. Comme irrésistiblement revenus l'un vers l'autre, dans un ultime jeu de balancier de leurs deux corps qui les aurait rapprochés pour une dernière accolade, avant le coup de feu final.
Blaise est réceptionniste à mon hôtel. C'est le seul homme de la réception. A plus de soixante-dix ans, il n’est toujours pas à la retraite. Je crois qu'il n'envisage pas sérieusement de s’y mettre. Il fait l'impasse... Son travail le maintient au diapason des petites trépidations de l'existence. Je l’ai pas mal observé, et c'est vraiment un cas. Tout ce qui provient de l'extérieur est perçu par lui comme une menace. Lorsqu’il prend son poste, il veut que les crayons soient bien alignés, devant lui. S’il sent une contrariété, il perd tous ses moyens. Une fois, je l'ai vu devenir blanc comme un linge parce que l'appareil à cartes bleues ne fonctionnait plus. Il ne savait plus à quel saint se vouer. Blaise est d’une autre génération, matérialiste et les pieds sur terre, pour laquelle la technique est essentiellement vue comme un obstacle. En même temps, il se plaint d’être le seul à l'hôtel à travailler. Ce qui est un comble, quand on sait qu'il ne fait rien de plus que les autres. Il se cache simplement derrière des paravents de fausses responsabilités, d'obligations imaginaires, de brochures à tamponner. Quand on lui demande une chambre, il n'hésite pas à vous dire qu’il n’y en a pas. (Comme ça, pas besoin de nettoyer.) Un jour, je l'ai vu quasiment prendre ses jambes à son cou parce qu’une coupure d'électricité menaçait de faire disjoncter tout le quartier. La plupart des clients le connaissent, et se demandent comment il a pu continuer à proliférer ici. Certains l'évoquent même dans le « livre d'or »... « On dirait que Blaise ne veut pas être dérangé », « Que c'est lui le client, et que c'est nous le réceptionniste ! ». Mais Blaise, lui, s'en carre. Il se tient bien droit, derrière son petit comptoir. Il envoie les clients promener. Si l'un d'eux se montre trop insistant, il lui signifie par un petit regard rentré que les réceptionnistes ne sont pas des paillassons, sur lesquels on s'essuie. On a sa dignité ici ! Vingt ans que l'on travaille ! Parfois, je me demande à quoi il pense quand il regarde dans le vague, derrière son petit comptoir. Peut-être est-il tout entier absorbé par le fait que le wi-fi, pour une fois, fonctionne bien... Qui sait ce qui peut se passer dans la tête de Blaise ? Lorsqu'un client s’en va, il monte dans sa chambre pour vérifier que le ménage a été effectué et, sous couvert de compter l'inventaire des consommations, fait main basse sur les pourboires. Une fois son larcin accompli, il redescend fissa jusqu'à la réception, où il se remet comme il était, derrière son petit comptoir. Il est simplement là, avec ses petits crayons bien alignés, devant lui. Le nez légèrement humant la porte qui pourrait s'ouvrir à tout moment sur un nouvel arrivant. Et très franchement, qui songerait à le lui reprocher ?
« Le sentiment doux et indulgent d'amour pour l'humanité, que l'on éprouve par un jour froid, durant un moment passé dans un café – quand on observe le visage émacié et triste de quelqu'un, la bouche crispée d'un autre, la voix dolente et bonne d'un troisième, etc – et qu'on s'abandonne à embrasser toute cette souffrance quotidienne d'une étreinte sentimentale à la fois voluptueuse et mélancolique, n'est pas le véritable amour du prochain, mais une introversion agréable et détendue. A de tels moments, je ne remuerais le petit doigt pour personne : on éprouve, en somme, un sentiment de béatitude devant sa tranquille futilité face à la vie.»
La trilogie de Liu Cixin est le genre de livres que ceux qui ne lisent jamais de science-fiction, tout comme ceux qui ne lisent plus d'ailleurs, se mordront les doigts un jour de ne pas avoir ouvert. (D'autant qu'il va bientôt être adapté en série, mais sans doute en beaucoup moins bien). C'est le type de livres qui a fait dire à Houellebecq, je crois, que sans la science-fiction, l'écrasante majorité de ce qui a été écrit en France dans la seconde moitié du vingtième siècle serait de peu de poids1. Il redonne ses lettres de noblesse au genre. D'abord parce que c'est un livre chinois, ce qui non seulement apporte une coloration particulière, mais aussi une dimension anthropologique différente. Les personnages, par exemple, sont sans importance – comme dans Fondation. Le référentiel au temps n'est pas le même. L'histoire démarre dans les années 60 mais elle se termine 18 millions d'années plus tard, et dans des circonstances passablement différentes. Enfin, parce qu'il y est question de la confrontation entre deux civilisations, la nôtre et une civilisation extra-terrestre, que l'on découvre d'abord de façon très allusive, puis de façon dissuasive, et enfin au travers de son combat pour survivre dans un système astral régi par trois soleils. Le tout étayé d'une séduisante théorie mathématique qui donne son sens au titre, et justifie que pendant des éons cette civilisation étrangère ait été obligée de braver des conditions climatiques extrêmes, pour finir par développer une technologie à l'avenant. Voilà pour le pitch (en essayant de ne pas trop spoiler). N'importe qui ayant envie d'en savoir plus sur ce qui se fait en création à l'heure actuelle, ou bien qui s'intéresse de près ou de loin au domaine de la science-fiction, aurait tout à gagner à lire ce livre.
1 « [La science-fiction a] plus apporté à la littérature que l'ensemble des auteurs du nouveau roman, et que l'écrasante majorité des auteurs de polars. […] De fait, je crois à peine exagéré d'affirmer que, sur le plan intellectuel, il ne resterait rien de la seconde moitié du vingtième siècle s'il n'y avait eu la littérature de science-fiction. » M. Houellebecq
En traversant la Slovénie, nous nous sommes arrêtés dans un petit village verdoyant, histoire de pique-niquer. C’était assez vallonné – ressemblant par endroits à la Suisse. Il y avait une école pas loin de là, au-dessus de la route, avec un centre aéré. Les enfants jouaient dehors. De temps à autre, une balle rebondissait, en passant par-dessus la clôture, et il fallait aller la ramasser. Une charmante animatrice en jean serré violet venait alors pour la rattraper, avant de repartir en s'excusant. Un clocher pointait, au-dessus des hautes herbes. Dans le lointain, deux auto-stoppeurs courraient après je ne sais quel bus étant donné que la prairie nous empêchait de voir. Il faisait un peu froid, je me souviens, et la pluie menaçait de tomber lorsque nous nous sommes repliés vers le village attenant. Là, une même fille en jean resserré violet est venue pour nous servir un café – ou alors, c'était sa soeur jumelle, je n'en sais rien, en tout cas elles se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Je me suis demandé s'il pouvait y avoir deux personnes à deux endroits de la terre qui étaient identiques (comme on le prétend parfois, pour les âmes sœurs), ou si une même fille en jean resserré violet était capable d'occuper plusieurs emplois successifs à différentes heures dans une même ville. Puis les cloches de l'église ont sonné, nous indiquant que notre brève halte dans ce joli pays touchait à sa fin, et nous avons quitté la Slovénie.