En repartant, ce soir-là, nous croisons les gardiens du refuge d’altitude de San Carlos de Bariloche. Ils sont en train de couper du bois. L’un d’eux est tout en muscles, barbu et renfrogné ; l’autre nous dit s’appeler « Serpicchio » . Ils nous invitent à fêter avec eux la Saint-Sylvestre. L’office sera simple, éthylique et jovial. Nous arrivons avec une bouteille de vin mousseux chilien. Sur un demi-tronc de chêne, s’entrechoquent les cadavres d’une soirée bien entamée. Quelques bougies sont plantées, dans des goulots de bouteilles vides. Sur le feu, tourne un mouton à la broche. Serpicchio nous fait les présentations : il y a là son collègue, dont j’ai oublié le nom ; un peintre nommé Mark Bert ; ainsi que leurs compagnes respectives. Lorsque nous arrivons, l’ambiance est plutôt tendue. Nous comprenons qu'il y a eu une dispute mais qu'il n'est pas de notre ressort de savoir ce qui s'est passé. Si le peintre maîtrise plutôt bien son sujet, on ne peut pas en dire autant de Serpicchio, qui semble sans cesse rabaissé par sa compagne.

Dans un français parfait, Mark Bert nous expose les préceptes de son art. Il est le « peintre des grands espaces ». C'est-à-dire des infinis de la pampa. C’est un artiste comme je les aime : affirmatif, péremptoire, blasé. Cueillant les quelques rares fruits de la beauté dans l'infini des jours à passer. Il nous explique combien d'heures il a dû regarder la pampa avant de parvenir à la représenter. Les premiers pétards retentissent dans la vallée. Il bourre son chillum de marijuana en marmonnant :
« Ma qué quel connérie, lé nouvel an... ».
Pendant ce temps, le collègue de Serpicchio a grimpé aux arbres. Les yeux embués par l’alcool, il répète en brandissant sa coupe en plastique : « Feliz año nuevo ! Feliz año nuevo ! ». La huitième bouteille de champagne vient à peine d'être entamée.
La soirée se termine. Il est cinq heures du matin. En allant me coucher, j’ai la vision des lumières des réverbères en bas de la vallée, qui scintillent au milieu d'une grande platée rosée, composée par les lacs embrumés. Le jour est sur le point de se lever. Les cris du comparse de Serpicchio résonnent encore à travers les arbres. Nous nous installons dans son refuge. Il n'y a pas le choix, de toute façon, la ville est trop éloignée pour repartir. Mais nous sommes ses seuls clients. Raison pour laquelle, pendant la nuit, Serpicchio se fait vertement sermonner par sa compagne. Elle lui reproche de ne pas nous avoir fait payer. « Mais c'est le nouvel an ! implore-t-il. » Je crois comprendre que ce n'est pas la première fois qu'il fait cela. J'entends la mégère de Serpicchio qui lui donne des coups de balai dans le ventre, à travers la paroi. « A cause de lui le refuge est toujours vide !... » Le lendemain, nous repartons de très bonne heure. Nous ne les recroiserons pas. Mais la nuit semble avoir été tumultueuse. En chemin, nous sommes rattrapés par une meute de chiens errants. Je crois encore entendre leurs aboiements. A moins que ce ne soient les martellements d'un pivert qui doit frapper contre son arbre, dans la forêt, et qui nous poursuivent à travers les frondaisons du souvenir, comme les coups de balai de la harpie de Serpicchio lorqu'elle frappait contre les parois pour essayer de nous faire partir.
(Suite : Lendemain de fête)