Publié le 31 Janvier 2023

Vous ne savez rien de notre temps
Tout juste qu'au loin quelque part
Une guerre bat son plein,
Vous taillez dans le bois des épées, des boucliers et des lances,
Et, ravis, au jardin, jouez à la bataille,
Vous plantez des tentes,
Portez des brassards blancs à croix rouge.
Mais si mon plus cher désir a prise sur vous,
La guerre restera pour toujours
Une sombre légende,
Jamais au front vous ne serez,
Jamais vous ne tuerez
Et jamais ne vous enfuirez d'une maison en flammes.

Pourtant un jour vous devrez être guerriers
Et savoir ce jour-là
Que le souffle doux de cette vie,
La jouissance aimée de ces battements de coeur,
Ne sont qu'un apanage, et que votre sang charrie
Le passé, l'héritage des anciens,
Et l'avenir le plus lointain,
Que des morts ont subi la violence, la souffrance, la mort
Pour défendre chaque cheveu de votre crâne.
Et vous devriez savoir que, dans son âme,
La noblesse a toujours été guerrière,
Y compris celle qui n'a pas porté les armes,
Que chaque jour un ennemi,
Que chaque jour un combat et un destin vous attendent.
Ne l'oubliez pas !
Souvenez vous du sang, des batailles, de la dévastation.
Sur lesquels repose votre avenir,
Et que le bonheur le plus simple se construit
Sur la mort et le sacrifice du nombre.

Alors vous embrasserez la vie avec plus d'ardeur
Et un jour plus tendrement la mort.

Hermann Hesse

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #Poésie

Publié le 24 Janvier 2023

  

    « Nous voyons bien qu'il y a un problème de viseur... Nous accusons l'homme d'être le responsable de tous les maux, et sans doute n'avons-nous pas tort sur ce point (car à défaut d'en être la cause unique, nous les avons accélérés), mais c'est toujours avec un traitement exagéré que nous le faisons. Et je crois que c'est parce que nous le regardons avec des yeux médiatiquement modifiés (images catastrophistes à la télé, vidéos de files d'attente interminable devant les hôpitaux pendant le covid, flammes géantes sur les cartes virtuelles dans les incendies lorsqu'ils sont représentés au JT), non avec les nôtres. Il y a désormais un glissement qui s'opère entre ce qui est réel, et ce que nous ressentons, par le biais d'affects médiatiquement transmis. Et il y a donc une déformation de la perception que nous avons du réel, sous l'effet du prompteur médiatique.»

Sur la Désincarnation, p.78

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Publié dans #Pensées

Publié le 17 Janvier 2023

     [...] Le lendemain matin, luttant contre les remontées acides du pétillant chilien, nous dévalons les pentes du cerro Otto. Dans une ambiance printanière. Nous sommes escortés par quatre bassets qui nous mordillent les semelles. Assez souvent, par le passé, je me suis vu comme ça coursé par des chiens au retour de lendemains de fête. Allez savoir pourquoi, c'est peut-être une assignation à rester sur ses gardes pour l'année à venir. Toujours est-il que plus que la lumière fin de siècle que nous recherchions ce jour-là, ce sont celles du commencement qui nous accueillent, avec leurs cascades de vert, de jaunes incendiaires, de talus irradiant de lumière. Un rayon de soleil filtre en riant à travers les arbres.

Journal, 2001

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Publié dans #Journal

Publié le 10 Janvier 2023

      En repartant, ce soir-là, nous croisons les gardiens du refuge d’altitude de San Carlos de Bariloche. Ils sont en train de couper du bois. L’un d’eux est tout en muscles, barbu et renfrogné ; l’autre nous dit s’appeler « Serpicchio » . Ils nous invitent à fêter avec eux la Saint-Sylvestre. L’office sera simple, éthylique et jovial. Nous arrivons avec une bouteille de vin mousseux chilien. Sur un demi-tronc de chêne, s’entrechoquent les cadavres d’une soirée bien entamée. Quelques bougies sont plantées, dans des goulots de bouteilles vides. Sur le feu, tourne un mouton à la broche. Serpicchio nous fait les présentations : il y a là son collègue, dont j’ai oublié le nom ; un peintre nommé Mark Bert ; ainsi que leurs compagnes respectives. Lorsque nous arrivons, l’ambiance est plutôt tendue. Nous comprenons qu'il y a eu une dispute mais qu'il n'est pas de notre ressort de savoir ce qui s'est passé. Si le peintre maîtrise plutôt bien son sujet, on ne peut pas en dire autant de Serpicchio, qui semble sans cesse rabaissé par sa compagne.

  vicino-a-bariloche

     

    Dans un français parfait, Mark Bert nous expose les préceptes de son art. Il est le « peintre des grands espaces ». C'est-à-dire des infinis de la pampa. C’est un artiste comme je les aime : affirmatif, péremptoire, blasé. Cueillant les quelques rares fruits de la beauté dans l'infini des jours à passer. Il nous explique combien d'heures il a dû regarder la pampa avant de parvenir à la représenter. Les premiers pétards retentissent dans la vallée. Il bourre son chillum de marijuana en marmonnant :

« Ma qué quel connérie, lé nouvel an... ».

      Pendant ce temps, le collègue de Serpicchio a grimpé aux arbres. Les yeux embués par l’alcool, il répète en brandissant sa coupe en plastique : « Feliz año nuevo ! Feliz año nuevo ! ». La huitième bouteille de champagne vient à peine d'être entamée.

La soirée se termine. Il est cinq heures du matin. En allant me coucher, j’ai la vision des lumières des réverbères en bas de la vallée, qui scintillent au milieu d'une grande platée rosée, composée par les lacs embrumés. Le jour est sur le point de se lever. Les cris du comparse de Serpicchio résonnent encore à travers les arbres. Nous nous installons dans son refuge. Il n'y a pas le choix, de toute façon, la ville est trop éloignée pour repartir. Mais nous sommes ses seuls clients. Raison pour laquelle, pendant la nuit, Serpicchio se fait vertement sermonner par sa compagne. Elle lui reproche de ne pas nous avoir fait payer. « Mais c'est le nouvel an ! implore-t-il. » Je crois comprendre que ce n'est pas la première fois qu'il fait cela. J'entends la mégère de Serpicchio qui lui donne des coups de balai dans le ventre, à travers la paroi. « A cause de lui le refuge est toujours vide !... » Le lendemain, nous repartons de très bonne heure. Nous ne les recroiserons pas. Mais la nuit semble avoir été tumultueuse. En chemin, nous sommes rattrapés par une meute de chiens errants. Je crois encore entendre leurs aboiements. A moins que ce ne soient les martellements d'un pivert qui doit frapper contre son arbre, dans la forêt, et qui nous poursuivent à travers les frondaisons du souvenir, comme les coups de balai de la harpie de Serpicchio lorqu'elle frappait contre les parois pour essayer de nous faire partir.

 

(Suite : Lendemain de fête)

 

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Publié dans #Journal

Publié le 3 Janvier 2023

Voilà longtemps que je n'avais pas lu un aussi bon livre. Probablement depuis Fabrication de la guerre civile, en 2016. Une bonne raison pour en parler dans ce journal. Francis Rissin est un projet qui a dû prendre pas mal de temps à son auteur. Il s'agit de façonner un personnage de leader charismatique pour la France. Autant dire que ce n'est pas une tâche facile. Mais l'auteur s'y attaque, et il ne s'arrête pas en si bon chemin. Il procède par fragments, afin de nous donner différents points de vue sur son personnage. Personnage dont on peut se demander, à la fin, s'il existe. A cet égard, Martin Mongin renchérit par rapport à un illustre prédécesseur, Roberto Bolaño, qui lui aussi avait développé des personnages de grands écrivains que l'on poursuit sans jamais parvenir à les rattraper (2666, Les détectives sauvages). Le mythe du « grand homme », d'une certaine façon. Surenchérir sur Bolano, c'est déjà beaucoup. Mais l'auteur s'y attelle, et il nous fait nous demander si ce fantasme n'est pas finalement quelque chose que l'on veut, plus qu'il ne serait possible. De ce point de vue, je me demande si l'on ne peut pas dire que Francis Rissin est une sorte de roman « réactionnaire » malgré lui. Il dépeint les couleurs d'une France profonde, ancrée dans son terroir –  mais qui ne se renie pas. Pas les valeurs d'une France hors-sol juchée sur les privilèges de sa prétendue élite. Rien que cela, déjà, semble un pari... Dans un contexte où l'autodénigrement systématique en France semble devenu la norme, présenter un pays, avec ses névroses et ses insuffisances, est déjà une gagueure. Mais Martin Mongin la relève, avec panache, et il nous livre une vision de son héros qui n'est pas univoque, tout en nuances, où Francis Rissin semble d'abord avoir de la consistance, au début – avant de s'effriter, dans la seconde moitié. On ne peut même pas dire qu'il existe... De même qu'on ne peut pas dire si les valeurs qu'il défend ne sentent pas au fond le renfermé. C'est là tout le brio de cette construction en forme de « montagne russe », qui nous fait d'autant plus croire que ce leader charismatique est là, devant nous – que la seconde moitié le décrie, dans ses pires travers, et adulé par des thuriféraires qui pourraient passer pour des fantoches. Chapeau, Martin Mongin. Ce ne sont pas des livres qu'on lit comme ça tous les jours. Tant pour la construction, en aller et retour, que pour la vision d'une France que certaines personnes voudraient probablement effacer, mais qui existe, par en-dessous, palpitante et vivante et vibrante sous la peau en cellophane de notre monde-machine, et que vous nous donnez à voir dans les différents pans de ce panoptique projeté comme une carte mentale sur notre pays.       

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Publié dans #lectures

Publié le 27 Décembre 2022

Voici donc du boldo, la plante dont est inspiré le nom de ce blog. Je ne l'ai pas cueillie moi-même, mais elle était contenue dans un sachet de thé, accompagnée en l'occurrence des feuilles de coca dont on se sert pour confectionner la décoction à même d'affronter le mal des hauteurs (au Pérou). Certains disent que c'est une légende, d'autres une croyance ancestrale entretenue par les gens des montagnes, et qui jouerait pour eux le rôle de placebo. Ce qui est sûr, c'est que la difficulté à affronter les hauteurs y règne, là-bas comme partout ailleurs, et je me prends à espérer que c'est peut-être pour ça que j'ai choisi un jour inconsciemment le nom de ce blog.

 

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Publié le 20 Décembre 2022

 

     « Quand tu es en face, les yeux dans les yeux de ton prochain, c'est comme si en réalité ton visage était plongé dans son visage et que tes yeux étaient enfermés comme dans des boîtes sphériques, dans ses yeux, et c'est alors que tu perçois le mur infranchissable qui existe entre vos deux esprits (« Elle ressemble à quoi ta couleur bleue ? », « Comment ressentir ta rage de dents ? »), c'est pour cela que les gens se sont dit les choses importantes à travers les livres, car tout livre présuppose une absence, d'un côté ou de l'autre : quand il est écrit, c'est l'absence du lecteur. Quand il est lu, c'est l'absence de l'écrivain. Ainsi disparaissent la nausée et l'abjection du face-à-face entre le juge et le condamné. »

Mircea Cărtărescu, Solénoïde

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Publié dans #lectures

Publié le 6 Décembre 2022

Jean-Patrick R avait toujours eu le même défaut. C’était un grave défaut, que tout le monde lui remarquait, et que même les gens qu’il ne connaissait pas depuis longtemps ne manquaient jamais de constater, tant il se voyait comme le nez au milieu de la figure. Il avait fini par s’y faire, à force, mais il se demandait comment celui qui s’occupait de la distribution des qualités et des défauts, là-haut, avait pu l'affliger d'un tel fardeau. Cela semblait si injuste, et si indigne du reste de sa personne, qu'il songeait quelquefois à s'en débarrasser. Mais plus il cherchait à le gommer, plus le défaut reparaissait, à la manière d’une petite tâche qu’on s’efforce d'effacer en la grattant sur le visage, mais qui ressurgit, dans la rougeur que vos mains laissent. « Laisse ton défaut tranquille, lui disaient certains de ses amis, plus tu cherches à le gommer, et plus il reparaît. Il est comme un ennemi à qui l'attention qu'on prête fournit de nouvelles armes pour te combattre. Oublie-le un moment, et il finira peut-être par disparaître de lui-même…» En dépit de son défaut, Jean-Patrick n’avait pas celui de ne pas écouter ses amis. Il essaya donc de ne plus se concentrer dessus. Il s'efforçait de ne plus y penser, quand il pouvait, ou bien quand des gens qu'il ne connaissait pas depuis longtemps ne le lui faisaient pas remarquer. Et le stratagème fonctionna. Au fur et à mesure, les gens qui le connaissaient de longue date n'y faisaient plus trop attention. Les personnes qu'il rencontrait occasionnellement, quand elles avaient été avertis de cet ambassadeur, faisaient semblant de ne pas le voir. Et les gens qu'il ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam n'osaient pas forcément critiquer d'emblée ce défaut si flagrant que tout le monde semblait s'évertuer à éluder en sa présence. A force de ne plus en entendre plus parler, Jean-Patrick lui-même finit par ne plus y penser. Si tout le monde semblait faire comme s'il n'avait jamais existé, le mieux, c'était de se comporter comme s'il ne l'avait jamais eu. Et c’est ainsi qu’en dépit de nos régulières sollicitations (car même ses plus proches amis n'ont pas été capables de nous dire de quoi il retournait), nous serions bien en peine de vous dire nous-mêmes en quoi consistait ce défaut.

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Rédigé par leboldu

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Publié le 29 Novembre 2022

Le graal de la poésie

C'est de crever, comme si on venait d'arriver

Fous d'être encore en vie !

Dans l'extase du premier rayonnement

Ah si l'on pouvait seulement connaître de nouveau l'émerveillement de regarder les choses, comme quand on était enfant

Sans jugement

Avec juste, filant au coin des yeux, les papillonnements du soleil lorsqu'il passe en faisant des ocelles entre les cils

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Publié dans #Poésie