Publié le 22 Novembre 2022

   

     « Un emploi 4.0 est caractérisé par trois points. Il est automatisé, mais à bon escient grâce à un contrôle qui demeure humain. On peut parler par exemple du stratège de l'automatisation. L'emploi 4.0 est résilient car il répond aux défis économiques et environnementaux de notre société. On peut citer les métiers d'ambassadeur de la souveraineté numérique, d'anticipateur de scénario de crise, ou encore d'ingénieur en sobriété énergétique, tous en fort développement. Il est enfin inclusif car il permet de répondre aux problématiques de l'insertion des femmes, des personnels expérimentés et des déconnectés, trois populations qui sont en dehors du marché du travail. Derniers intitulés en date : Faciliteur de tiers-lieu, coach du changement, animateur de marketplace...»

Le figaro, 2021

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #lectures

Publié le 15 Novembre 2022

​       

        « Nous arrivons ici au cœur de ce qui constitue mon développement sur la Désincarnation. Notre capacité n’est jamais aussi grande, de nos jours, que de parler de ce que nous ne connaissons pas, de ce que nous n’avons pas vécu, ou de ce qui relève d’un passé qui ne nous a pas touchés personnellement, mais dont on nous a rebattu les oreilles, à l’école ou dans les média. Dans la seconde partie du 20ème siècle, notre environnement médiatique, productif et symbolique a concouru à nous entretenir dans cette bulle de culpabilité : nous analysons désormais le passé avec les œillères de notre époque, les guerres avec la culpabilité de nos gênes, et l'esclavagisme avec la repentance de nos ancêtres. Nous classons les colonisations dans la catégorie des crimes contre l'humanité. Et la moindre conquête du moindre pouce de terrain dans une ingérence au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Nous pérorons comme des coqs de basse-cour aussitôt que les droits d'une quelconque minorité ont été bafoués, ou qu'une association qui ne nous a jamais touchés de près ou de loin se voit menacée. Parallèlement à cela, l'avènement des nouvelles technologies entérine la décomposition de ce qui nous liait, physiquement (une même communauté de personnes), en nous éloignant les uns des autres. Chacun pour soi, et à chacun sa grande cause sur les réseaux sociaux ! En découle l'ahurissante propension à nous partitionner en communautarismes discriminants, pour nous illustrer. Quitte à prendre une cause facile – et d'autant plus facile que de la prôner virtuellement ne mange pas de pain... Cela donne lieu aux invraisemblables rassemblements de foule sur internet, ou aux lynchages médiatiques qui s'ensuivent sous l'impulsion de ces communautarismes : les féministes, les vegans, les LGBT, les juifs, les noirs, les racistes, les bobos, les anti-bobos, les survivalistes, les tradis, etc […] 

Dans les dernières années, il n’y a jamais eu ainsi autant de romans policiers que depuis que la criminalité réelle a diminué dans nos contrées. Il en est de même pour le terrorisme. Il n'y a jamais autant de phobies médiatiquement entretenues que depuis que le nombre de maladies réelles a reculé. Ni autant de fakes que depuis que les moyens de répandre prétendument la vérité ont émergé. Alors, d'où vient cette prolifération de la fausseté – dans un monde qui est a priori guidé par la volonté de faire le bien ? Pourquoi déployons-nous autant d'ingéniosité à tout exagérer, si ce n'est par une tendance terrifiée par le vide de notre nature qui entend créer des événements, là où il n'y en a peut-être plus ? [...]

Le destin de tout un pays semble désormais pendu aux lèvres de l'hydre de l'Information ?... Dans les écoles, on remplace l'histoire par la stigmatisation, la géographie par le développement durable, et la science par le tri des déchets. On tue l'initiative ; on encourage au petit. On endort, on atrophie. A la télé, les séries nous entretiennent dans la peur de la criminalité urbaine, avec l'idée qu'il pourrait y avoir un pervers pédophile multirécidiviste à chaque coin de rue. Les méchants sont toujours d'anciens nazis, ou des trafiquants d'organes venus de pays scandinaves élevés dans une atmosphère crépusculaire de bout du monde. Plus de soixante-dix ans après la Shoah, nous parlons toujours d'Adolf Hitler comme du plus grand criminel que la terre ait jamais porté, et on recourt volontiers dans les discussions au cas désormais d'école du point Godwin.

L'histoire – l'histoire médiatiquement orchestrée – semble nous entretenir dans un tel état de psychose qu'il paraît inimaginable que nous puissions penser en dehors du scénario qui a été prévu pour nous. Nous sommes bloqués par le passé, tétanisés à l'idée qu'un nouvel holocauste puisse se reproduire, paralysés par la névrose qu'instille en nous le catastrophisme ambiant (« Nous avons détruit la planète ! », « Le colon blanc est à la source de tous nos maux », « Les transhumanistes de la silicon valley sont en train de transformer le monde en une gigantesque matrice ! »). Pourtant, si nous voulions absolument rechercher un coupable, et désigner à tout prix le Mal, ce n'est peut-être pas sous le vocable de « nazi » qu'il faudrait le désigner, mais plutôt sous celui de « média ». Car ce sont probablement eux qui sont davantage responsables de notre situation, que les circonstances en général, ou que l'être humain en particulier. Mais encore faudrait-il pouvoir les circonscrire, ces « média »... Car nous en faisons tous partie, à partir du moment où nous cliquons, forwardons, répétons. Dès lors, notre analyse des distorsions de notre système est non seulement approximative, mais elle omet de nous inclure dans le cahier des charges. Car il est plus facile de désigner un ennemi au loin, et qui plus est enfoui dans un passé nébuleux, que de se regarder en face. Nous sommes, de ce fait, inconscients de la part active que nous jouons dans la destruction de notre société, et de ce que nous avons intériorisé comme réflexes qui concourent à notre autodestruction... Et nous devenons peu à peu étrangers au réel, car il ne nous parle plus, mais de plus en plus sensibles aux couches de fictions qui ont été apposées par-dessus pour tenter de lui donner un semblant de mordant. »

Sur la désincarnation, p. 87

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #Pensées

Publié le 8 Novembre 2022

Voici la vidéo de la lecture du 26 octobre au Melting Potes. Je remercie Grégory Marza pour la captation, et M. Biot pour son hospitalité. Sur la Désincarnation – vidéo sur une situation qui nous échappe...

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Publié le 1 Novembre 2022

     

        « Dans un tel contexte, il semble plus pratique de promouvoir des produits de niche, c'est-à-dire des biens culturels destinés à une clientèle préétablie, plutôt que de prendre des risques. Cette clientèle vit depuis longtemps sous perfusion des mêmes sources d'informations, dans un univers prédéfini, ou en tout cas dans une bulle que la société des médias a façonnée pour elle (entendre ici les média au sens large, c'est-à-dire les média d'information + les média objets). Représentations de l’actualité, storytelling, bulles financière et informationnelle, contribuent à nous renvoyer l'image d'une société que nous finissons par juger acceptable (ou, en tout cas, conforme à une certaine réalité que nous avons fini par nous représenter comme telle, parce que nous n'avons guère le choix : c'est ce que les média nous renvoient en permanence – et qu'un imposant système de publicités, d'ingénierie sociale et de presse ciblée relaient abondamment). Mais cette vision des choses est évidemment biaisée ou, en tout cas, très parcellaire. Elle n'est qu'un bain dans lequel nous vivons. Et, même si nous savons confusément que l'on nous ment, ou que l'on nous entretient dans une toujours même mixture, nous pressentons aussi qu'on ne peut pas faire grand-chose. Mille millions de regards portés sur les multiples couches de fictions qui nous abreuvent au quotidien ne peuvent pas nous permettre de percer à jour le « mensonge originel ». Ou, pour reprendre une image peut-être plus postmoderne, ne nous servent qu'à nous renvoyer le même mirage, reflété à l'infini... Les médias se sont substitués à nous. Ils ont pris la place de notre perception. Le réel s'est évaporé, derrière les écrans, dans les limbes du virtuel, au-delà du perceptible – à l'image du sdf que nous croisons chaque jour devant le métro, et que nous ne voyons plus. Pour la plupart, nous ne nous mettons plus en branle pour ça. Parce que ce n'est qu'une toute petite partie du Tout, escamoté derrière les écrans, derrière les fractales, les fondus enchaînés, et que nous nous préoccupons plus de ce qu'il y a devant nous, sur nos écrans, que de ce qu'il y a autour. Ce qui est évidemment un dérivatif pratique, pour masquer le réel. Cela nous permet de passer à côté, de le laisser à part, ou de l'escamoter dans ce qu'il a de trop sordide, ou de dérangeant. La réalité, parfois, est devenue trop violente, ou simplement trop extérieure à nous (du fait que nous avons l'habitude de nous en extraire, pour nous retrouver devant des images), pour que nous nous en préoccupions, prioritairement, et il semble en effet préférable de l'escamoter derrière des représentations de la réalité plutôt que de nous y confronter de visu. Cette tendance est particulièrement perceptible pour les générations Y et suivantes, qui n'ont pas forcément eu une expérience physique aussi marquante que les précédentes, ayant grandi avec le virtuel, et peuvent de ce fait percevoir le réel comme une agression, ou une injure faite à leur intégrité. 

Si on voulait dater ce phénomène, nous pourrions dire que nous avons commencé à « perdre le fil du réel » à partir du moment où nous avons commencé à cautionner ce système de tacite complicité qu'est le système médiatique. Baudrillard en parle dès les années 80, lorsqu'il évoque que le monde des images a commencé à précéder, dans notre perception, le réel. Cette conscience existait donc déjà à l'époque, mais elle était encore minoritaire, et dans l'esprit de certains intellectuels, et le virtuel n'était pas encore aussi prédominant. Il nous semble aujourd'hui plus facile de le montrer du doigt, quand ce monde nous submerge, et fait de nous ses intermédiaires. Ce monde est celui du forwardage, de la consanguinité, des objets de communication-rois. Ce monde décrète que si vous n'avez pas un bon réseau, vous n'existez pas. Ce monde, nous baignons dedans, mais nous ne pouvons pas faire grand-chose. A chaque fois que nous prenons un selfie, relayons une information sans intérêt, ou faisons une chose dont nous savons pertinemment au fond de nous qu'elle n'a pas grand sens, nous cautionnons ce système du vide communicationnel ambiant. »

Sur la désincarnation, p. 68

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié dans #Pensées

Publié le 18 Octobre 2022

 

     À l'occasion de la sortie de mon livre : Sur la désincarnation, essai sur une situation qui nous échappe, j'ai le plaisir de vous convier à une lecture-présentation le 26 octobre prochain au :

Melting Potes (bar des Lilas)

1 rue du Tapis vert

93260 Les Lilas

à partir de 19h

(La lecture commencera vers 20h)
Au plaisir de vous y retrouver,
NG

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Rédigé par le boldu - blog littéraire

Publié le 11 Octobre 2022

à Chantal Malignon

 

     Le feuilletoniste de gauche n’est pas très éloigné de la caricature. Mais comme il ne faut à aucun prix en user, en tout cas en littérature, on va tâcher de se représenter ce que peut être sa vie, en dehors d'être feuilletoniste de gauche. A part écrire pour des journaux bobo ou bien-pensant, quelle peut être la vie du "feuilletoniste de gauche" ? Il est en effet tenu de laver sa vaisselle, comme tout le monde, d'étendre son linge et d'aller faire les courses. Mais il ne doit en aucun cas perdre de vue son objectif, qui est qu’il est feuilletoniste de gauche, avant tout, et que quand bien même il n’écrirait pas des articles sur des marginaux ou des déclassés, il se doit de l'avoir à l’esprit. Lorsque sa femme rouspète, par exemple, sous prétexte qu'il ne gagne pas assez d'argent, le feuilletoniste de gauche ne sait plus trop où se mettre... Sa femme le lui dit : ça ne m’étonne pas, tu n'es qu'un feuilletoniste de gauche ! Si j’avais su, j’aurais épousé un éditorialiste de droite ! Ils sont peut-être un peu plus frileux vis-à-vis de l’économie, eux, mais pas de leur épouse !... Car le feuilletoniste est féministe, ça va de soi. Ce qui l'emmène parfois bien jusqu'en des extrémités qu'il n'avait pas forcément prévues. N'ayant d'autre exutoire que sa déconstruction, selon le terme à la mode, le feuilletoniste s'en repart la tête basse en direction du salon. Quand il n'écrit pas, ou qu'il ne réfléchit pas à un article, il y confectionne des petites maquettes. (Construction, déconstruction.) Le feuilletoniste est en effet noble amateur de cette discipline d'intérieur que l'on appelle le modélisme. Cela lui vient probablement de sa petite enfance... Il colle et applique de minuscules morceaux de plastique gris, sur d’autres morceaux de plastique gris. Et, lorsqu’il en a fini, il les expose derrière un pan vitré de la bibliothèque. Mais attention ! personne n'est censé toucher aux rêves du feuilletoniste de gauche. Non, les rêves du feuilletoniste : on les effleure... Le feuilletoniste est féministe, donc. Il défend toutes les femmes, et même celles qui ne sont plus très femmes, il va dans leurs réunions tard le soir opiner du chef parce qu’il sait que c’est là que se situe le pouvoir, désormais. Il aime le multiculturalisme, le relativisme des points de vue, et le fait que chaque chose puisse paraître différente selon l’endroit où l’on se place. (Merci, feuilletoniste de gauche !) Cela lui permet de se glisser plus aisément dans les failles et les interstices. Les goûts et les couleurs, chacun le sait, ne se discutant pas. Il a gardé cela de sa tendre enfance. Il recevait alors un enseignement ouvert sur le monde et éclectique, en grande banlieue, dans un établissement chic. Il en a retiré son goût pour le consensus argumenté, la discussion contradictoire - et quelques idées reçues... Des considérations qui, sans le vouloir, le mettent parfois en porte-à-faux. Sa grande spécialité, c’est d’interviewer les paria... Il n’a pas son pareil pour mettre en valeur la vie des paumés, des marginaux, les trajectoires décalées de banquiers qui se sont reconvertis dans le porno... On retrouve ses articles sur les quatrièmes de couverture des grands quotidiens. Il porte des lunettes à bord épais, et perd ostensiblement ses cheveux. Avouons-le, maintenant : le feuilletoniste de gauche a divorcé trois fois. Mais il s’est remarié autant de fois, et il a rebondi à chaque fois en improvisant ses familles recomposées. Il travaille pour un journal où il s’évertue à retranscrire la vie de gens comme nous, de gens comme vous, de gens qui sont quelquefois dans le besoin... Le feuilletoniste n’en est pas comblé pour autant. Sa quatrième femme menace de divorcer, et ses enfants vont se retrouver disséminées aux quatre coins de la France. Il mène une vie partagée entre les nécessités des pensions alimentaires qu'il va devoir leur verser, et l'impression de vivre le cul entre deux chaises. Même son petit caviste, en bas de la rue, lui donne parfois l’impression de se foutre de sa gueule lorsqu’il lui vend des vins Nature qui sentent le vieux bouc et la luzerne. Le feuilletoniste de gauche a le sentiment de vivre dans une imposture, dont il serait en même temps l’instigateur et la victime… Est-ce qu'on a autant intérêt que ça à transfigurer la vie ? se demande-t-il parfois, en s'interrogeant sur son métier. A lui donner des contours plus funky ? Il en est à son troisième papier sur un tôlard multirécidiviste, et s'apprête à entamer une série sur un pervers transsexuel fan de Johnny Halliday. A tout prendre, finit-il par penser en se retournant en direction de ses maquettes qui sont exposées derrière les vitres, il aurait peut-être mieux valu qu’il soit éditorialiste de droite… 

Précédent : L'éditorialiste de droite

 

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Rédigé par leboldu

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Publié le 4 Octobre 2022

 

Dans le sillage de mon essai sur la Désincarnation

 

La « crise » du coronavirus a entériné le phénomène de la désincarnation auquel on assiste depuis des années. Sans qu'il y ait le moindre doute sur le fait qu'un virus existe, l'exagération de sa gestion, et l'énorme bulle médiatique qui s'en est suivie, nous ont fait basculer dans une sphère à laquelle, probablement, nous aspirions. Tous les jours, on nous raconte l'histoire du coronavirus. Jusque là, rien que de très normal. Le storytelling est le fait de l'information, depuis des années, et créer de l'information à partir de pas grand-chose est devenu une manne (du moment que ça rapporte.) Les média sont toujours sûrs de trouver des récipiendaires dans nos ouïes de citoyens avides de feed. Nous avons faim de réel, de choses qui se passent. (Raison pour laquelle, probablement, la production de fictions sans grand enjeu se porte aussi bien ces dernières années : il y a assez de fictions dans le monde de l'information pour nous rassasier de ce point de vue-là). Tout cela, nous le devons à notre société de l'information, qui nous a peu à peu dépossédés de notre regard critique, de notre capacité de recul, à regarder les choses dans leur ensemble – en nous amenant à adopter ses points de vues, et ses repères cognitifs. (Selon une expression familière, nous avons « la tête dans le guidon ».) Mais la gestion qui a été faite du coronavirus a encore enfoncé le clou dans la « planche déjà bien savonneuse » du réel. Un réel qui ne nous semble parfois plus exister, sous les tombereaux de recommandations contradictoires qui nous sont assénés pour tenter de nous donner le change. Nous sommes de plus en plus perdus, désorientés par ce réel1, et nous avons de plus en plus l'impression, sous l'injonction de ces recommandations contradictoires 2, de nous sentir « habillés » par le virtuel – un peu comme on dirait de quelqu'un qu'il a été « habillé pour l'hiver »... Le monde de l'information nous a progressivement transportés dans une dimension qui ne dit pas son nom, mais qui nous alimente, sans cesse, et ce même si elle peut paraître mensongère jusqu'au dernier des mots qui est prononcé pour entretenir la « psychose ». Tout cela a déjà été dit par d'autres. Beaucoup d'observateurs se sont déjà relayés, dans le cours du 20ème siècle, pour nous prévenir de l'épuisement du « réel ». Mais ils n'auraient pas pu imaginer qu'on donnerait un tel coup dans la fourmilière, en se contingentant soi-même, en se saucissonnant, et bientôt même en se bâillonnant au sens propre par le port du masque. Les conséquences en sont désastreuses. Nous n'en pointons pour le moment que les conséquences économiques, ou physiques. Mais celles psychologiques seront probablement bien plus graves. Je crois qu'on ne peut pas dire à un homme de se taire, d'accepter de rester chez lui derrière un écran, ou de porter un masque comme s'il y avait un danger dans chaque particule d'air qu'il respire, sans que quelque chose d'irrémédiable se produise. Sans que la paralysie, l'appréhension des autres, ou les conséquences psychologiques qui en découlent ne pointent leur nez. J'écris ça de derrière mon écran, comme tout le monde, où j'ai été consigné pendant des mois. Mais je ne suis pas le seul. Des millions d'autres personnes ont depuis le début de cette « crise » été assignés à demeure, maintenus dans une position infantilisante, et encouragés à ne plus bouger pour satisfaire aux préconisations de notre société de la peur, sans que la moindre contrepartie ne leur soit proposée autre que de récriminer, derrière un écran. (Car nous savons très bien que toute entreprise de mécontentement sera aussitôt réprimée, si besoin physiquement.) C'est sans doute ce qui est le plus important... Tout ce que l'on réprime aujourd'hui, soyez en sûrs, finira va ressurgir. Il y a bien des années que cela fermente. Les violences, les jeunes dans les banlieues, les sans-emploi qui vivotent... Croyez-vous vraiment que tout cela puisse tenir éternellement sous le couvercle ?... Peut-on imaginer que d'imposer des règles de plus en plus drastiques, même dans le cadre d'une épidémie, en faisant peur à sa population, en la déresponsabilisant, ou encore en lui expliquant qu'on va privilégier les plus fragiles pour hypothéquer les perspectives du plus grand nombre, puisse parler à tout le monde ?... Nous ne faisons que dégrader les conditions de ceux qui en ont vraiment besoin  et, si nous ne sommes pas en période de guerre, contrairement à ce qu'a prétendu notre président, la désagrégation du monde physique, ou plus exactement son effritement, va poursuivre son cours. Il va nous préparer à des lendemains de bouleversements qu'il faudra nécessairement comptabiliser ou, à tout le moins, médicamenter. (C'est l'alibi véritable des soi-disant « crises » dont on nous rebat les oreilles depuis trente ans, mais qui en réalité ne s'enchaînent que du fait de la mauvaise gestion de nos dirigeants). Le refoulé arrive, à grands pas... Sous la forme de violence, de résurgences du monde physique, de règlements de compte sur fond de névrose médicamentée. La gestion du covid peut être vue comme un moyen de nous chloroformer, en nous incitant à penser qu'à chaque problème qui se présente, il existe une solution, si possible médicamenteuse (et dans médicamenteuse, n'oublions pas qu'il y a « menteuse »). Mais le réel subsiste, par en-dessous, à travers la loi de la reproduction, l'instinct de survie, et les principes biologiques qui nous gouvernent. Il est encore difficile de prévoir ce qui va se passer. Une révolution aura-t-elle lieu, comme celle qui est préconisée par les transhumanistes, prônant un revenu minimum pour tout le monde, afin de neutraliser les plus dépossédés, et garantir un accès illimité aux technologies pour endormir tout le monde et continuer à ne faire que consommer ?... Ou bien assistera-t-on à un lent et inexorable effritement de ce monde physique, tel que nous l'avons connu, de tous les métiers qui avaient encore du sens, enracinés dans le réel, et produisant de la valeur tandis que la plupart des jobs recensés de nos jours sous le nom de « bullshit jobs »3 ne s'arrêteront plus de proliférer, entretenant le renflement toujours plus aérophagique de notre bulle virtuelle, bulle qui ne pourra dès lors plus faire que grandir, à partir du moment où tout le monde sera plus ou moins incité à rester chez lui, derrière un écran ?... La question reste ouverte... Mais il n'est peut-être pas innocent de se dire que nous sommes chaque jour les artisans de sa réponse.

 

(Journal, 2020)

 

1 qui est fugace, qui nous file entre les doigts

2 Mets un masque, garde tes distances, consomme mais réduis ta consommation d'énergie

3 par l'anthropologue David Graeber

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Publié le 27 Septembre 2022

         L’éditorialiste de droite est méfiant. Par nature, il est hostile à tout changement. Surtout si celui-ci tend à impliquer une modification de son niveau de vie. Il y a certes des crises. Et des coups de Trafalgar. Mais jamais trop de bouleversements. Ni de tsunami. Il faut simplement savoir se serrer la ceinture, quand nécessité le demande. Faire preuve d’abnégation. En dehors de ces quelques maîtres-mots, l’éditorialiste de droite est tout entier consacré à ce que peuvent susciter chez lui les frémissements de l'économie. Revers de conjoncture ; rebond des valeurs boursières ; réformes structurelles européennes. L’éditorialiste de droite s’est depuis longtemps déporté dans une sphère où tout est gouverné par les statistiques. Ce en quoi, il n’a pas complètement tort si toutefois l’on s’accorde à penser que son obsession sur le sujet n’est pas maladive... Si on lui demandait, par exemple, d’aller s’installer n’importe où, en Afrique mettons, il se sentirait probablement très malheureux. Qu’adviendrait-il de son austérité ? De ses serrages de ceinture ?... L’éditorialiste de droite est LE personnage anti-africain par excellence. Dans la brousse, où la loi du plus fort règne, il ne tiendrait probablement pas plus d'une poignée de secondes. Il lui faudrait sans cesse rappeler aux lions, et aux autres fauves de la jungle, les louanges de l’austérité, et du serrage de ceinture. Ce qui n’est bien évidemment pas la préoccupation du lion, ni de la lionne d’ailleurs. En ce sens, l’éditorialiste de droite est étranger à l’animalité de l'homme. Mais un peu comme celui de gauche, de son côté, nie la réalité de nos conditions économiques. Ni l’un ni l’autre ne sont faits pour vivre dans la savane. C’est pour cela qu’ils se battent, par éditoriaux interposés, en longues querelles de clochers qui n'intéressent personne. L’éditorialiste de droite, pourtant, n’est pas un homme mauvais en soi. C’est simplement qu'il s'est un peu perdu dans la surabondance d'informations, où tout est devenu peur, risques, menaces... Il vit dans une doublure du monde, qui lui est plus ou moins accommodante  mais comme beaucoup de gens, du reste. Tout comme celui de gauche, qui vit dans sa fiction égalitaire et progressiste, où tout est censé être parfait dans le meilleur des mondes, il vit dans une fiction de lui-même où tout devrait être selon lui luxe, ordre et sécurité. Et tous les deux continuent de nous enfumer chaque semaine avec leurs combats de coqs désincarnés qui durent des éternités pré- et post-électorales, et ne semblent avoir d'autre but que de les justifier, à leur place, une place qu'ils lustrent et qu'ils honorent pour qu'elle continue à leur assurer leur gagne-pain, et pour que tous ensemble continuions à faire tourner la Machine.

   
A venir : Le feuilletoniste de gauche

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Publié le 20 Septembre 2022

« Les preuves de la désincarnation sont pour moi multiples. C’est le premier sentiment que j’ai éprouvé lorsque j’ai commencé à écrire. L'idée que quelque chose m'échappait pour appréhender le réel. On pourrait ramener ça au problème de la dématérialisation. Ou de la déréalisation, au sens où l'entendait Philippe Muray. Mais il semble que celui de désincarnation est plus adéquat. Il englobe l'idée d'une vie de moins en moins vécue par les hommes. De désappropriation de notre expérience, au profit de tout un faisceau d'appréciations et de jugements qui ne nous sont dictés que par notre environnement socio-médiatique. Ce que nous ressentons, de toute évidence, c’est qu’il y a quelque chose qui nous échappe. Quand nous pensons à ce que nous sommes, à nos rapports humains, nous sommes bien obligés d’admettre que nous sommes de moins en moins là où nous sommes. Nous sommes de plus en plus branchés sur des ordinateurs, sur des écrans, ou encore pendus aux oreillettes d’un appareil quelconque. Mais ce n'est pas que cela. Nous vivons de plus en plus dans une sorte de bulle. Déconnectés de la réalité par la sphère « médiatique » dans laquelle nous vivons, par les influences que nous subissons, par les œillères que nous nous mettons. Nous extrapolons, pensons ou exagérons souvent trop. Nous nous servons d'arguments qui ne sont pas les nôtres, ou qui sont issus d'une autre époque, pour monter en épingle des revendications qui ne nous appartiennent pas, ou qui ne nous servent qu'à nous fabriquer une personnalité de commande. Dans les rues, nous passons à côté les uns des autres sans nous voir. Bientôt même, nous nous poussons sans nous voir. Comment en sommes-nous arrivés là ?...»

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Publié le 13 Septembre 2022

Je n’ai guère connu d’homme aussi taciturne. Il était petit, maigre, et semble-t-il fait pour demeurer dans un coin retiré de table lors des réunions de famille. Toujours impeccablement peigné, propre sur lui, il passait des heures entières à se peigner et à se toiletter. Je crois d'ailleurs que c’est dans sa salle de bains qu’il mourut. Il usait d’une mousse à raser très odorante. Bizarrement, il empilait des tonnes de rouleaux de papier hygiénique dans leur appartement, comme s’il craignait un jour d'en manquer. (C'était dans ce sens un précurseur de l'obsession du manque qui gagnerait bientôt tous les esprits, pendant la crise du covid.) On les voyait s'entasser, en haut des armoires, le long des plinthes, un peu comme ces alignements de pipe-lines qu'il avait empilés pendant toute sa vie – il était conducteur de travaux en Algérie. Il sentait bon le frais. Ses yeux étaient rieurs. Et ses cheveux toujours départagés par une belle raie élégante. Je me souviens de lui comme d’un homme bon. Il parlait peu, mais toujours à bon escient. Je crois que c'est d'ailleurs de lui que je tiens cette expression : « avec parcimonie et à bon escient ». Il plaisantait souvent – toutes proportions gardées de son silence. Sans doute avait-il perdu toute illusion. Quarante années de bons et loyaux services dans le BTP avaient fait de lui un homme revenu de tout. Il conservait ses médailles dans le salon, dans un cadre en rotin doré, qu'il nous montrait quelquefois avec fierté. Elles retraçaient le souvenir de ses années de salariat, lorsqu'il acheminait des canalisations pour la construction d'un aéroport. Puis de déracinement. Et puis celles de l'exil. Lorsqu'ils avaient dû partir, avec sa famille, pour habiter un tout petit appartement dans la région de Dijon. La pilule avait dû être dure à avaler. Passer de l'horizon sans limites des paysages de l'Oranais à l'étroitesse étriquée d'un intérieur d'occidental moyen. Ils s'en étaient allés par la suite s'établir près de la Mer, à la retraite. Et puis il avait vieilli. Et puis il avait fini par échouer dans l'un de ces fauteuils de salon où je l'ai toujours vu, passant sa vie près de la fenêtre, à regarder vers l'extérieur, par l'embrasure, là où se trouvaient peut-être les souvenirs de son enfance et de la mer lointaine de l'Oranais – dans une pose mutique et désenchantée.

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