n.m. (botanique) : petit arbuste sud-américain, connu pour ses vertus prophylactiques et médicinales ; n.f. (folklore) : "La bolée noire", en breton ; Bol-du (avoir du) : verlan de du-bol, dans le jargon du 9-3
– Une âme. Mais... en fait, de quoi s'agit-il exactement ? Je ne me... représente pas bien.
– Ecoutez... Comment vous faire comprendre... Alors, prenez un plan, une surface – tenez, ce miroir. A sa surface, vous et moi – vous voyez – nous plissons les yeux au soleil, il y a aussi cette étincelle bleue, celle d'un tube électrique, et aussi, tenez – l'ombre d'un aéronef. C'est pour une seconde, en surface. Mais imaginez – sous l'effet d'une flamme, cette surface impénétrable a fondu, s'est amollie, plus rien ne glisse sur elle – tout pénètre à l'intérieur, dans ce monde reflété où, enfants, nous avions tellement envie d'aller voir – les enfants ne sont pas si sots, je vous assure. Le plan est devenu volume, corps, monde, voilà que le soleil est à l'intérieur du miroir – c'est-à-dire de vous – et aussi l'hélice de l'aéronef, et vos lèvres tremblantes, et d'autres lèvres encore. Vous comprenez : un miroir froid reflète et renvoie ; celui-ci absorbe et garde trace de tout – à jamais. Une ride à peine perceptible, fugace, sur un visage – et elle est en vous pour toujours ; une goutte d'eau – un jour vous l'avez entendue tomber dans le silence – et vous l'entendez encore... »
Encore un roman qui est passé en dessous des radars. Et pour cause, l'oeuvre est celle d'un poète finlandais (donc du trou du cul du monde). Venant de la part de gens qui se disent intéressés aux cultures scandinaves, même s'ils n'en retirent généralement que quelques polars incandescents sur fond de banquise prête à s'écrouler, voilà qui peut laisser songeur. Bref, Miki Liukkonen ne partait pas avec les meilleures chances dans la vie. C'est à la maison Castor Astral qu'il a dû d'être repéré. Deux influences majeures se détachent pour moi du texte : Bolaño et Wallace. (Probablement les deux auteurs récents les plus importants, qui nous viennent du continent américain.) Mais Miki Liukkonen semble les avoir suffisamment digérés pour les passer au tamis de son regard personnel. C'est un texte sur la dépression, vue à travers 100 personnages différents. En fonction de chaque jour de la semaine. L'humour permet de se sortir d'une narration qui aurait pu passer pour un tour de force. La connaissance qu'a Liukkonen de la physique quantique nous change des considérations généralement vaseuses dont les auteurs français nous abreuvent sur la question (cf. L'anomalie, de Le Tellier). C'est brillant, talentueux, documenté, et animé d'un souffle que seule la vitalité donne aux jeunes esprits libres. Seul petit bémol : c'est peut-être un peu trop à la sauce internationale pour qu'on puisse se figurer la Finlande contemporaine. Mais c'est un bien maigre défaut par rapport aux huit cents pages de brio que Miki Liukkonen déploie avec un art consommé de la digression, et que seule une fin en queue de poisson semble ici contredire, comme pour nous empêcher de dire que c'est véritablement un chef d'œuvre, ou justifier qu'à peu près tous les observateurs français l'aient laissé échapper.
MAJ 5/7 : J'apprends que Miki Liukkonen vient de mourir, à l'âge de seulement trente-trois ans. Paix à son âme. J'espère que la postérité lui sera moins douloureuse que l'existence.
Sommes arrivés vers midi. Nous sommes installés dans les locaux du centre d’hébergement des sportifs de Villeurbanne. Prise immédiate de la température : Villeurbanne, ville moyenne. Seule la bibliothèque compte.
Elle s’appelle en réalité la Maison du Livre, de l’Image et du Son. Un nom qui lui a été donné par François Mitterrand au début des années 90. Ce titre me rappelle les tours de la Grande Bibliothèque François Mitterrand, dans le 13ème. L’architecture est stalinienne : grandes avenues désertes, terre-pleins centraux, hauts immeubles. La bibliothèque passe presque inaperçue. Il faut y pénétrer pour en saisir tout l’intérêt. A l’intérieur, un patio permet d’entrevoir que les étages sont montés en se resserrant, comme dans une tour de Babel. Le tout est arrondi, clair, spacieux. Mais on ne juge pas une bibliothèque à son ergonomie. Il faut encore en pénétrer les rouages. Interroger les usagers. Tendre l’oreille aux bruits... A peine y suis-je installé qu'un petit bruit retient d'ailleurs mon attention. Ce n'est pas grand-chose, pas plus qu'un bruissement, mais je ne peux pas ne pas y prêter attention. Je suis assis sur un siège dont l’armature produit un bruit rébarbatif. Au bout d'un moment, je me rends compte que je ne suis pas le seul dans mon cas. Autour de moi, tous les sièges grincent. Sans doute un défaut de fabrication dans la conception du mobilier (mais quand même, dans une bibliothèque ?). Les armatures renâclent... Je regarde autour de moi. Certains lecteurs ont un air un peu gêné. D'autres font semblant de ne pas le remarquer. D'autres encore font tous les efforts qu'ils peuvent pour ne pas bouger. J'ai un peu le sentiment d'être au début d’un concert, lorsque les instruments s’accordent.
Zwing... Dong... Dzing...
Je vais tenter d'en faire un petit recensement. Puisque au fur et à mesure que les « instruments s'accordent » (comme je l'ai évoqué), j'ai l'impression que l'on pourrait en distinguer différentes sortes...
D’abord, il y a le grincement sec. Le grincement sec, c’est celui qui correspond au besoin que le corps a de mieux s’installer, à l’intérieur de son siège. Il n’y a pas réellement de rapport entre le grincement sec, et ce qu'on est en train de lire. Pas plus qu'il n'y en a avec le lecteur. C’est pour ça qu’il est sec, sans fioritures. C’est un grincement qui se rend compte, à peine entamé, de l'incongruité qu'il a à perdurer dans un sanctuaire aussi préservé qu'une bibliothèque.
Ensuite, il y a le déhanchement dubitatif. Celui-ci est un peu plus long, et il est plus ou moins lié à la lecture qu’on est en train de faire. Il consiste en un léger déportement du bassin sur la gauche ou sur la droite du siège. Plus on est concentré, plus le déhanchement peut se prolonger –sans pour autant être dubitatif. Mais s’il l’est, par contre, c’est-à-dire s’il est à la fois déhanché et dubitatif, alors il peut durer suffisamment de temps pour susciter de la part de vos voisins un « déhanchement réprobateur ».
Revenons au déhanchement dubitatif. Dans cette chambre d'échos, ce dernier est le prélude à une troisième sorte de grincement : l’éloignement circonspect. Bien qu’il puisse ne sembler qu’une amplification du précédent, l’éloignement circonspect a une tout autre valeur. Dans le sens où il répond à la volonté que le lecteur a de s'éloigner de ce qu'il est en train de lire. Cela s’effectue en deux temps. Dans une première phase, le lecteur se recule sur son siège, histoire de prendre de la distance. Ce qui est l’occasion d’un premier grincement, de type plaintif. Ses yeux sont dans le vague, comme pour mieux échapper au flot des mots qui menaçaient sinon de le submerger – il rêve... Puis le grincement se fait plus lointain, presque mat, et c’est alors que la position adéquate est découverte par le lecteur, qui se remet à lire – ce pour quoi il a été fait.
Venons-en au dernier type de grincement. Celui-ci intervient à l’approche de de la fermeture. Il s'agit du va-et-vient impatient. J’ai pu l’observer chez des sujets plutôt jeunes, et qui portaient des tenues sportives. Ils n'étaient en général là que pour accompagner d'autres personnes.
Descriptif : vers l’heure de la fermeture, sentant sa proche libération, le sujet s’arrime solidement aux accoudoirs de son siège, et il se met à aller et venir, nerveusement. Il joue de la flexibilité de son siège. Le chœur de lamentations des corps est alors atteint. La bibliothèque prend des allures de cathédrale. Plutôt discret tout d’abord, puis franchement lourd et insistant, le bruit de fond fait progressivement que si par hasard vous étiez parvenu à vous concentrer sur quelque chose, vous ne le pouvez plus. Toute lecture est rendue impossible. L’appellation de la toute nouvelle médiathèque de Villeurbanne (si elle vous avait échappé) prend alors tout son sens. Il s’agit bien de la Maison du Livre, de l’Image et du Son.
Vision d’une scène esthétique : à la campagne, un clair de lune, avec en dessous une prairie balayée par une couche de brume. Beauté crépusculaire. Froidure. Le temps d’aller chercher un appareil, pour immortaliser la scène, et le paysage était déjà tombé dans l’obscurité. L’atmosphère n’était plus aussi irréelle. Plus aussi « ennuagée » de silence. Le temps de régler le foutu appareil numérique que mon amie m'avait prêté, il faisait déjà nuit. Je me suis un peu énervé. Et puis j’ai repris mon sang-froid. Et puis j'ai réalisé ça : la technologie nous empêche de plus en plus de vivre l’instant présent. Ses menus déroulants, ses interminables enchaînements de dérivations, ses complexités, font de notre vie une perpétuelle remise à niveau (un « update »). C’est bien triste. J’aurais pu vivre l’instant présent, m’arrêter avec la voiture, et jouir de la scène, plutôt que de chercher à la photographier. Le cas échéant, j'aurais pu essayer de la décrire après, ça aurait été mieux que rien. Mais non, j'ai voulu m'enferrer dans l'illusion d'une possible représentation de la réalité – que je n'ai, finalement, même pas réussi à prendre. Telle est la perspective de l’avenir. Un perpétuel ratage de l’instant présent, pour mieux s'enferrer dans les chimères de celui d'après.
«Je prévois que, dès les prochaines années, l'art devra se débarrasser de la science et se retourner contre elle – c'est un affrontement qui doit avoir lieu tôt ou tard. Une bataille ouverte où chaque partie aura parfaitement conscience de ses motivations. »
Frédéric la T. est un garçon avec lequel j’ai fait mes études au collège. Nous avons marché longuement côte à côte, au sens propre comme au sens figuré. C’était un « camarade de classe » quand j’habitais en banlieue. Sur les coteaux de la forêt qui occupait une grande partie de l'établissement, nous montions, je me souviens, en discutant de choses et d’autres. Il était très intelligent. Sans doute l’est-il encore aujourd’hui, car l'intelligence qu'il possédait était plutôt d’ordre scientifique. C’était un binoclard, inoffensif, scientifique par passion – peut-être par résignation ?... Il était bossu et les autres l’appelaient « boss ». Ses verres grossissaient démesurément ses yeux. Il était laid. Je me suis souvent demandé si c'était à cause de ça qu'il avait préféré les maths aux matières littéraires – comme cela arrive à certains esprits brillants, qui se détournent des choses physiques pour embrasser les altitudes intellectuelles. Mais il ne semblait pas pouvoir devenir autre chose que scientifique : il en parlait tout le temps... Encore aujourd'hui, j’imagine qu’il a dû beaucoup souffrir s’il n’a pas eu une carrière de scientifique. Nous en discutions pas mal, en montant le long des côtes. Il me parlait démonstration, astrophysique, équations à deux inconnues. De mon côté, je ne savais pas encore ce que je voulais faire, mais je savais que je voulais « chercher ». C'est quelque chose qui me travaillait. Peut-être est-ce d'ailleurs ce qui a contribué à nous rapprocher, tous les deux. Mais « Boss », lui, ne parlait que de ça. La Recherche, la Recherche, encore la Recherche. C'était une idée fixe. Il m’écoutait de temps en temps, avec un petit sourire en coin – comme s’il voulait me signifier : « Cause toujours... Mais moi je sais ce que je veux : c'est la recherche qui m'intéresse...». Je lui enviais ce confort, cette fiabilité, cette absence de doutes... Il finissait par balayer tout ce que je disais d'un revers de main. Mais comment pouvait-on s’intéresser à autre chose que la Recherche ? (semblait-il me dire). Il m’entraînait parfois dans ses extrapolations, ses démonstrations, ses matrices à n dimensions. Peut-être s'imaginait-il que je pourrais un jour l'assister dans ses recherches ?... Mais je n'étais qu'un scientifique tout ce qu'il y a de plus laborieux, je ne pouvais pas l'aider, et je crois que je n’étais somme toute à ses yeux qu’un personnage subalterne. Il ne m’estimait que parce que je m’intéressais moi aussi à la « Recherche ». Et, lorsqu’il se découvrit quelque temps plus tard un autre interlocuteur, il ne m’adressa plus la parole. Du jour au lendemain, il se mit à aller et venir à côté de ce nouveau compère, le long des côtes. C'était un obscur petit être malingre, je me souviens, qui s'appelait Yann G. Tous les deux marchaient de long en large, dans la cour. Ils discutaient de fission thermonucléaire, de théorie des cordes, et de choses bien plus compliquées encore. Le monde, autour d'eux, ne semblait pas exister. La terre pouvait bien s'arrêter de tourner, et les saisons s'interrompre, eux ne se rendaient compte de rien. C'était comme si, parvenus au bout de cette cour dont ils auraient su par cœur les dimensions, s'était trouvé une sorte de fossé qu'ils auraient été les seuls à connaître. Et une fois qu'ils étaient arrivés au bout, ils en revenaient... Il y avait dans leurs allées et venues quelque chose d'inéluctable, je me souviens, de presque fatal... C'était un peu comme si, arrivés aux abords de ce gouffre qu'ils auraient été les seuls à voir, ils s'en étaient sortis au tout dernier moment par une sorte de petite pirouette, ou par un sursaut sur place de leurs deux personnes qui se seraient retournées en même temps. Je me demande aujourd’hui où ils sont... Travaillent-ils dans la recherche, comme ils en ont toujours rêvé ? Sont-ils en France, au Japon, aux Etats-Unis ? Ou bien ont-ils fini par chuter dans ce gouffre qu'ils s'imaginaient devant eux, tout au bout de la cour, et qui se serait peu à peu agrandi, à la manière d'une faille vers laquelle ils auraient inexorablement couru par leur penchant monomaniaque pour l'absolu, pour finir par tomber dedans interminablement ?
C’est le ventre plein que nous reprenons le bus en direction de Puerto Madryn. Nous avons un trajet de douze heures de nuit. Les pistes sont chaotiques, et la halte dans le no man’s land de Paso de Los Indios m'est restée gravée dans la mémoire. Mines patibulaires, figures pâles et graves, ambiance de western. Même au milieu de la nuit, la ville a une vie propre. Des centaines de gars mal rasés attendent un improbable bus, qui les emmènera vers un improbable nulle part. La plupart boivent des bières sur le côté. Certains nous dévisagent, à travers les vitres. Les voies sont blindées de monde. C'est comme si cette ville au nom évocateur était le carrefour de toutes les lignes du centre de l'Argentine. Paso de Los Indios semble avoir une vie nocturne qui dépasse de bien loin son simple statut de ville-croisement. Je conserve de la suite de ce voyage une vision plus en sourdine : celle d'une petite fille qui dormait, sur la banquette. Elle se recouvrait peu à peu du sable qui rentrait par les fenêtres. Les cheveux d'abord auréolés par une large pellicule de poussière, puis la robe, et puis tout le reste du corps. Jusqu’à ne plus faire d'elle qu’une sorte de petit santon, à la manière d'un grigri, recroquevillé sur la banquette, recouvert de poussière, comme un porte-bonheur qu'un indien de la pampa aurait déposé là pour demander l'aumône, ou conjurer le sort de quelque malédiction qui aurait été jetée sur lui.