Publié le 3 Octobre 2023
Il y a quelques années, quand je travaillais en tant que surveillant, je me souviens d’un enseignant qui s’appelait Jean-Marc. Il portait une barbe en collier, des longs cheveux gris ramenés vers l’arrière, et une veste en velours côtelé marron. Au début, j’avais été intrigué par son apparence désuète. Mais je devais l’être plus encore par ses airs de penseur. « Vous voyez, me disait-il quelquefois avec un air pénétré. Dans la vie tout se compose… Mais aussi tout se décompose (il faisait des gestes, avec les mains)… Et puis ensuite tout se recompose ! » Je le laissai parler, intrigué par la volubile façon de ses approximations ronflantes. Il y avait d’autres surveillants dans la cour, comme une institutrice qui se croyait obligée de crier sur tout ce qui bouge, et un jeune guitariste d'un groupe de rock déjà démodé qui écoutait de la musique en faisant les cent pas. Je « copinais » de mon côté avec un étudiant en philo qui n’avait pas beaucoup de charisme, mais connaissait la littérature comparée. Nous en discutions. Pendant ce temps, mon maître d’école se désarticulait, dans son coin. « Tout se décompose... Mais dans la vie tout se recompose... Et tout se redécompose (tout ceci dit avec ses petits poings serrés)… ». Je crois qu’il était originaire du Jura. Mais il aurait tout aussi bien pu être alsacien, ou auvergnat. Il était bien sympathique. Je me souviens qu’il « relisait » Balzac, toute la Comédie humaine dans une vieille édition de poche qui sentait bon le vieux, et qu’il me montrait parfois en la caressant. Quelquefois, il s’arrêtait dans un coin de la cour, et il disait avec un air sérieux : « Le structuralisme m’a beaucoup influencé, Nicolas... Je me demande s’il n’est pas temps pour nous d’en finir avec cette forme de pédagogie figée qu'on nous impose... Tout se délite... Mais en même temps tout se re-lite... Et puis tout se re-délite...»
Je le prenais pour un farfelu – de cette sorte d'enseignants qui avaient proliféré dans les années soixante-dix, et qui avaient ensuite dû s'adapter sous les à-coups d'un « monde en perpétuel changement ». Et pourtant, je le suivais toujours, plus ou moins à l’affût de l'éventuelle parole qu’il pourrait dire. Ou de l'énormité qu'il allait prononcer. Il était imprévisible. Quelquefois, il s'arrêtait au milieu de la cour, et il se mettait à parler. D'autres fois, il rentrait dans des périodes de mutisme. On ne l'entendait plus, tout au plus le voyait-on. Et puis tout à coup il surgissait et vous parlait.
Je me souviens qu'une fois, nous étions l'un à côté de l'autre, dans la cour. Nous ne disions rien. Il ne s'exprimait pas, et je le regardais de temps à autre, dans l'attente de ce qu'il pourrait dire. Mais il ne disait rien, il regardait simplement dans le vague, avec une sorte de gravité. Alors, pour faire la conversation, je lui ai parlé des problèmes de discipline que nous rencontrions de temps à autre, ou de je ne sais quelle question liée à l'éducation (comme quoi on avait de moins en moins de moyens). Il ne disait rien, je le revois encore, il avait ses cheveux gris ramenés vers l'arrière, en une queue de cheval qui s'agitait, soulevée par le vent. Les enfants jouaient, autour de nous, et il y avait des feuilles mortes qui tourbillonnaient un peu partout, car c'était l'automne. Je ne sais pas si c'est la vue de ces enfants qui le lui a inspiré, ou bien le tourbillon des feuilles mortes, toujours est-il qu'à un moment, il est sorti brusquement de son mutisme, rompant le silence à un instant où je ne m'y attendais plus, et de sa voix profonde et caverneuse, m'a déclaré :
« L'éducation, Nicolas… (Il avait son regard mauvais, et sa queue de cheval ramenée vers l'arrière)… C’est comme de balayer une cour d’école en plein automne par grand vent !... »
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